L'étrange comptabilité de l'Education nationale

Comme d'autres, elle enseignait en collège, en lycée, en CFA. Comme d'autres, elle a des enfants à nourrir, des factures à payer. Et comme d'autres toujours, l'Education nationale ne lui a pas payé son dû, s'est comportée envers elle comme aucune entreprise privée ne pourrait se le permettre.

Curieuse égalité : 3 = 30

Lorsqu'un enseignant est redevable d'une somme à l'Education nationale, celle-ci dispose de 30 années pour la lui réclamer. Lorsque c'est l'inverse, le délai n'est que de 3 ans. Alors, pour faire des économies, l'administration a trouvé la parade : laisser traîner les paiements puis ne plus répondre aux relances. C'est simple, facile et ça peut rapporter gros !
Exemple concret. En mai 2010, elle est convoquée à la Maison des Examens, à Arcueil, 94, le jeudi 25 de 8h45 à 18h00 et le vendredi 26 de 9h00 à 12h30. Vu le nombre de candidats à interroger avec ses deux collègues, ces horaires seront largement dépassés et ils prendront leur déjeuner sur place le jeudi. L'indemnisation prévue, comprenant son repas à 12,50 euros, est de 36,88 euros. Comme ses collègues, elle a fourni tous les justificatifs à l'administration de son établissement. En mai 2013, après d'innombrables relances, elle a reçu ce mail  «Je vous informe que votre dossier a été traité et un montant de 36.88€  validé.  Dossier transféré à la TPG pour le paiement (2 mois) .» Mais le paiement en question n'a jamais été effectué. 
Elle a appris, selon une source autorisée, que 1500 enseignants étaient dans le même cas. Maigre consolation mais substantielles économies. Sur son dos et celui de ses nombreux collègues dans le même cas.


Payée à titre exceptionnel


Durant l'année scolaire 2010/2011 elle est en poste dans un lycée très éloigné de son domicile. 3 h de transport minimum par jour, et lorsque l'on sait, selon le slogan, qu'«Avec la SNCF tout est possible», les 3 h quotidiennes sont bien souvent dépassées. Elle informe donc la chef d'établissement que pour l'année suivante, elle souhaite enseigner dans un autre établissement, plus proche de son domicile. Apparemment, vu le manque de profs, elle ne devrait pas avoir de difficultés à trouver un autre poste.
Septembre 2011 : aucune affectation à l'horizon. Octobre 2011 : une suppléance de 15 jours dans un établissement, aussitôt suivie d'une autre suppléance jusqu'à fin janvier 2012. Les dates d'octobre se chevauchant, les deux chefs d'établissement se concertent sur la fin de la première suppléance et le début de la suivante, afin que les élèves de chaque lycée ne restent que deux jours sans cours de français.
Le rectorat refuse de payer la première suppléance. Il faudra que la chef d'établissement fasse un véritable scandale pour que la rémunération soit versée, «à titre exceptionnel» !  
Fin janvier, la suppléance suivante est terminée. Sur l’attestation employeur établie par le rectorat sont mentionnés “52 h travaillées et 18 jours n’ayant pas été intégralement payés” pour le mois de février. Serait-ce des congés payés ? Pour un montant de 543,61 euros. Quoiqu’il en soit, le rectorat ne lui proposant aucun autre poste, le service chômage de l’Education nationale l’indemnise. Ou plutôt, l’indemnisera. Car son indemnisation ne commencera qu’à partir du 5 mars, et lui sera versée, à 85 % deux mois plus tard, les 15 % restant, le mois suivant.  
La suite est tout aussi grotesque, en été, le service chômage de l’Education nationale lui a versé un mois d’indemnisation en trop. Elle le rembourse, chaque mois, quelque soit l’argent dont elle dispose pour faire vivre sa famille. C’est le pot de terre contre le pot de fer, malgré une intervention syndicale pour que tout soit pris en compte dans ce calcul, notamment les mois de SFT non versés. Le STF  -Supplément Familial de Traitement - de quelques dizaines d'euros par mois est versé si l'on peut prouver que le conjoint ne le reçoit pas. Quand le conjoint se conjugue au passé et que les relations sont tendues, difficile d'obtenir une telle attestation. Selon les services des rectorats, il est possible de fournir une attestation directement établie par l'employeur de l'ex-conjoint. Ni le ministre alors en place, ni le député en exercice, se réclamant de gauche, n’ont seulement répondu à ses courriers.

En attendant, comme en début d’année, puisque l’indemnisation de son mois de septembre 2011 lui a été versée en février 2012, et comme à chaque rentrée, pour elle et pour des centaines d’autres, ce sont retards de paiement, et agios à gogo.

Il y a quelques semaines, le Figaro faisait état de démissions. Mais comment vivre ainsi ? Elle aussi a fait son deuil de l’Education nationale, consciente qu’elle n’a pas les moyens financiers de travailler pour cette administration qui respecte si peu ses agents.