Marie Trintignant, Bertrand Cantat : 15 ans déjà

Vilnius, 26 juillet 2003. Bertrand et Marie se disputent. Il la frappe. Elle plonge dans un coma dont elle ne se réveillera pas. Incarcéré en Lituanie, libéré quatre ans plus tard, le charismatique leader du groupe Noir Désir revient, en solo et en musique. Il suscite toujours la polémique.

Marie Trintignant, Bertrand Cantat : 15 ans déjà
©  Pascal Baril/ABACAPRESS.COM

Quinze ans. C'est une éternité pour les proches de Marie Trintignant qui vivent dans le deuil, d'une fille, d'une femme, d'une amie, d'une maman. C'est un délai trop court, pour que l'opinion pardonne, oublie ou laisse filer. Le drame s'est produit après une soirée trop arrosée, Bertrand Cantat assène de coups sa campagne Marie Trintignant. Condamné à huit ans de prison pour "violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner" et "non-assistance à personne en danger", le chanteur maudit peut quitter l'enfer carcéral de manière anticipée en 2007 pour "bonne conduite". Coupable, mais libéré, Bertrand Cantat ne pense qu'à reprendre sa guitare et les concerts.
Comment faire son come-back quand on s'appelle Noir Désir, qu'on a bercé une génération au son du post-punk militant et poétique, et que chaque intervention est susceptible d'être jugée "déplacée", "inconvenante" ou "grossière"? Non, on ne fait pas un retour en fanfare, avec interview à la chaîne et clips multidiffusés. Mais on se glisse sur la Toile. Une façon de se faire entendre, sans heurts, sans reproches. Précaution encore, le groupe justifie cette rupture du silence par l'urgence artistique et sociale de jouer ces morceaux.

Rejouer la musique entraînante des années 80', ressentir les basses qui font vibrer, la batterie qui tremble, c'est aussi se laisser aller à ses émotions. Et se mettre en danger. Bertrand Cantat est muselé jusque fin 2010. Un contrôle judiciaire lui impose de s'abstenir de produire tout ouvrage ou oeuvre audiovisuelle liée à la mort de Marie Trintignant et de ne pas s'exprimer publiquement sur ces faits.
Le groupe phare de la scène rock française, qui compte aussi dans ses rangs le guitariste Serge Teyssot-Gay et le bassiste Jean-Paul Roy, accepte les règles de la censure. Echec. Cantat, l'écorché vif a la bouche pâteuse. Où est passée la star du rock déchaînée qui hurlait jusqu'à tomber en syncope ? La verve rocailleuse, la rage et le ton rauque ont laissé place à un lyrisme ruminant. Oublié aussi l'engagement politique pour ce militant anti-extrême droite qui déplorait la société de consommation.

Le 10 janvier 2010, Kristina Rady, la mère de ses enfants Alice et Milo, met fin à ses jours, sans mettre en cause le mari qu'elle n'avait cessé de défendre. Mais dans un message de détresse laissé sur le répondeur de ses parents dont le livre "L'amour à mort" (fruit d'une longue enquête des journalistes Stéphane Bouchet et Frédéric Vézard) dévoile l'intégralité, elle ne cachait pas "l'enfer" que lui faisait le rockeur, "ce cauchemar que Bertrand appelle l'amour".

Le 30 novembre 2010, le groupe annonce sa séparation en raison de "désaccords émotionnels, humains et musicaux". C'est donc sans Noir Dez, et pas à pas, que Cantat reprend contact avec le public. Ses premières apparitions provoquent une vive émotion. La colère de ses détracteurs est à la hauteur de la ferveur de ses fans, tandis que de nombreux observateurs hésitent entre curiosité et malaise. Puis l'émoi se tasse. Bertrand Cantat apparaît discrètement au côté d'artistes bordelais, comme le slameur Souleymane Diamanka ou le groupe Eiffel. Il offre un tube à Shaka Ponk, le 30 janvier 2012, il rejoint Brigitte Fontaine sur la scène du Trianon  puis pose son empreinte sur "Folila" du duo malien Amadou et Mariam.

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Cantat aux Eurockéennes de Belfort à l'été 2012, avec Amadou et Mariam © POL EMILE/SIPA

suivante, Bertrand Cantat reprend progressivement la scène, son métier, en collaboration  son nouveau groupe Détroit, qu'il forme avec l'ancien bassiste de Noir Désir, Pascal Humbert... Une manière douce, précautionneuse, en retrait, de relancer sa carrière. Bascule en décembre 2017 : l'ancien prince du Rock français décide de sortir son propre album, Amor Fati, en solo, sous son nom. Volée de bois vert. L'écouter ? Le regarder se produire sur les scènes des festivals ? Le suivre dans les salles de spectacle ? Impensable pour ses pourfendeurs qui ne voient plus qu'un criminel. Difficile d'assumer ce disque face à la controverse, Bertrand Cantat renonce à ses concerts d'été, mais maintient ses dates. en province Chaque représentation devient le rendez-vous de vives manifestations et protestations contre le chanteur. Sous la pression et la vindicte souvent féministe (Osez le féminisme appelle au rassemblement "contre cette tournée qui méprise toutes les femmes victimes de violences"), Cantat annule ses deux derniers concerts (Pau et Bordeaux). 

Nouvel embrasement mercredi 11 octobre 2017, Les Inrocks consacrent leur couverture au musicien... meurtrier. Son portrait s'affiche sur papier glacé, des kiosques parisiens aux maisons de la presse. Tollé. Comment supporter d'être confronté à l'image d'un tueur en Une d'un hebdo culturel et de divertissement ? Les critiques sont cinglantes. Marlène Schiappa, secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, fulmine sur Twitter : "Au nom de quoi devons-nous supporter la promo de celui qui a assassiné Marie Trintignant à coups de poings ? Ne rien laisser passer". Conspué, le magazine publie une lettre afin d'expliquer son choix et s'excuse auprès de ceux qu'il a blessés. 

Des foudres, encore, en novembre. Dans une enquête du Point, les membres du groupe Noir Désir avouent avoir menti et caché le caractère brutal de leur leader avec ses compagnes. Février 2018, une femme de 45 ans dépose une main courante au commissariat pour harcèlement et dit "craindre les représailles". Au printemps 2018. Yael Mellul, féministe activiste, dévoile de nouveaux éléments à charge dans l'affaire du suicide par pendaison de sa femme, Kristina Rady. Le couple s'était reformé lorsque Bertrand Cantat avait été libéré... L'ex-avocate Yael Mellul estime que l'affaire a été classée trop rapidement et dévoile l'enregistrement audio dans lequel Krisztina Rady évoque un Bertrand Cantat violent... et son intention de fuir. Le tribunal de grande instance de Bordeaux a classé l'affaire sans suite le 4 juillet 2018. Quinze ans après le drame, l'Homme pressé tente toujours de se reconstruire.