Emma Thompson : "J'ai toujours refusé d'être un faire-valoir pour les hommes"

Emma Thompson devient juge à la Haute Cour dans "My Lady", au cinéma le 1er août. Un rôle taillé sur mesure pour ce monument du cinéma. De "Love Actually" à "Raison et Sentiments" en passant par "Harry Potter", l'Anglaise a toujours su s'imposer parmi les actrices qui comptent. Rencontre avec une grande dame.

Emma Thompson : "J'ai toujours refusé d'être un faire-valoir pour les hommes"
© People Picture/Jens Har/SIPA

La carrière d'Emma Thompson impressionne. Considérée comme l'une des meilleures comédiennes de sa génération, l'Anglaise a une filmographie exemplaire, entre cinéma d'époque, de genre et populaire. Sur grand écran, elle est capable d'incarner Mary Poppins, le professeur Trelawney ou Elinor Dashwood. Elle a été couronnée de l'Oscar de la Meilleure actrice pour Retour à Howard Ends et de celui de la Meilleure adaptation pour sa réécriture de Raison et sentiments de Jane Austen, en tant que scénariste.
Avec My Lady, elle obtient un rôle idéal pour prouver l'ampleur de son talent. Emma Thompson devient Fiona Maye, juge à la Haute cour britannique qui va être chamboulée par le cas complexe d'un adolescent mourant. Elle nous a parlé de l'importance d'interpréter des personnages forts, indépendants et engagés.

Le Journal des Femmes : Qu'est-ce qui vous a convaincue de faire ce film ?
Emma Thompson : C'était facile de dire oui à un tel rôle. C'est un personnage complexe, fascinant sur une femme dont les vies personnelles et professionnelles sont compliquées. Tout ça m'a attirée. D'autant plus que c'est très rare d'avoir un rôle aussi central quand on dépasse la cinquantaine.

"Quand on ne me propose pas de rôle intéressant, je me l'écris"

Vous faites partie des rares actrices qui continuent à avoir des rôles intéressants… Votre expérience vous sert-elle ?
Je me sens privilégiée. Je n'ai jamais été l'ingénue, la romantique… En tant qu'actrice de genre, on ne me définit pas par mon visage ou mon corps alors j'ai de la chance. Aussi, j'écris, ça aide. Quand il n'y a pas de rôle intéressant, je me l'offre. A 19 ans, mon père m'a forcée à gagner mon propre argent pour avoir ma liberté. Je suis restée convaincue que c'est le seul moyen pour les femmes d'être indépendantes.

Qu'aimez-vous dans l'écriture ?
Ecrire, c'est dur et solitaire, mais être au commencement du projet me procure beaucoup de plaisir. Partir d'un morceau de papier et d'un stylo et arriver à un film fini, c'est un voyage magnifique, très satisfaisant. C'est plus fort que l'interprétation seule, même si c'est joyeux et que j'adore ça aussi.

My Lady parle de la difficulté de séparer vie privée et professionnelle. Vous y parvenez ?
Ca ne me pose pas de problème parce que j'ai été élevée dans le théâtre. Il y a des personnages plus difficiles dont on a plus de mal à s'éloigner, mais dans ce cas je prends du temps pour moi. Je me repose, je médite, je cuisine et ça passe. Ce n'est pas si compliqué !

Emma Thompson dans "My Lady" © 2018 Concorde Filmverleih GmbH / ARP Selection

Avec le mouvement #MeToo, on parle beaucoup plus de la place des femmes dans le cinéma. Réfléchissez-vous à l'impact de vos rôles ?
Oui à chaque fois. Dans ma quarantaine, on m'a offert plusieurs rôles de "femme de", de faire-valoir pour des acteurs comme Mel Gibson. Je les ai tous refusés. J'ai perdu beaucoup d'argent, mais je suis fière de ces décisions motivées par mon féminisme militant. Je crois en l'existence du patriarcat et en la nécessité de déconstruire les structures du pouvoir. Nous devons créer des systèmes pour s'entraider et non pas se marcher les uns sur les autres. Je crois en une nouvelle politique.

"J'ai perdu beaucoup d'argent, mais je suis fière de mon féminisme militant"

Quelle est la responsabilités des acteurs sur ces questions-là ?
Nous avons d'abord une responsabilité envers l'art. Si vous voulez être artiste, vous devez conserver votre liberté, vous ne pouvez pas faire des films Marvel, vendre des parfums… Je m'inquiète quand je vois des acteurs entrer dans ce monde. J'ai joué dans quelques films commerciaux pour gagner de l'argent, mais mon esprit reste très politique. D'autres acteurs le sont moins et ce n'est pas grave. On ne peut pas leur demander de l'être si leurs idées sont inexistantes. L'art a un grand pouvoir, sans lui, nous ne sommes rien.

D'où vous vient cette force de conviction ?
A la fac, j'ai étudié la littérature anglaise et les romancières Charlotte Brontë, Edith Warthon, George Eliot... Alors que je devais lire les critiques, je me suis aperçue que toutes étaient rédigées par des hommes. Un jour, j'ai découvert La Folle dans le grenier de Gilbert et Gubar, une critique féministe, et ce livre a changé ma vie. J'ai compris que ce n'était pas nécessaire de ne lire que des hommes, qu'ils ont des idées différentes des femmes et j'ai fait toute mes études autour de ça. C'était fascinant, une nouvelle manière de voir les livres. Après ça, j'ai été de plus en plus fascinée par les idées des femmes.

My Lady, avec Emma Thompson et Stanley Tucci. Au cinéma le 1er août 2018.

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