"L'excès nuit en tout domaine, y compris au jardin"

Geneviève est l'heureuse propriétaire d'un magnifique jardin de 6 000 m² en Corrèze. C'est avec passion qu'elle le décrit et qu'elle évoque ce lien vital qui les unit.

Pourriez-vous tout d'abord vous présenter en quelques mots ?
En 1986, après avoir transformé la vieille grange en résidence principale, mon mari et moi passons aux travaux d'extérieur. Depuis plus d'une année, nous réfléchissions au cadre possible à donner à la maison. Nous hésitions entre l'idée d'un jardin très épuré et celle d'une forme de jardin plus varié, plus traditionnel. La forme épurée, avec des espaces vastes et verts sans fleurs, jeux entre des masses végétales, nous tentait. Néanmoins, par peur du manque de diversité, nous avons fini par choisir une forme structurée en plusieurs parties, chaque zone pouvant avoir son identité propre et nous laissant l'occasion d'être créatifs dans des registres différents. Je suis salariée, tout comme mon mari : nous sommes donc des jardiniers du week-end. Les débuts sont harassants et les résultats sont encore maigres. Mais nous sommes heureux de notre travail. Nous travaillons par tous les temps, quelque fois avec des tenues de "pêcheurs d'Islande". Certains lundis, à la reprise de la semaine, tenir un stylo est un exercice difficile : les muscles des avant-bras et des mains ont du mal à saisir un si petit objet. A la remarque d'un collègue de travail qui me posait la question "tennis elbow ?", je répondais pour rire : "Non, talus elbow !" A cette époque-là, le jardin n'était pas encore un loisir faisant la une des magazines et les affaires des jardineries.

Quels sont les grands travaux que vous y avez effectués ?
D'abord, nous prenons comme point de départ le grand saule marsault, c'est notre bouquet focal, la ligne haute et verticale qui a déterminé tout le jardin. Nous créons ainsi le grand dessin : un carré central, dessiné d'après les dimensions de la façade de la maison et, autour de cet espace carré, des espaces aux dessins plus "mous". Le caractère de chaque zone n'est pas encore défini. Ce qui nous importait à ce moment-là, c'était la structure... Le reste, les fleurs, les arbustes, les sujets de déco nous paraissaient des détails d'ornementation, importants certes, mais que nous apporterions avec le temps.

pommier
Un pommier dans le jardin de Geneviève © Geneviève Serve

Nous avons supprimé quelques haies, peu, celles qui étaient trop gênantes pour l'aménagement du jardin ; nous en avons créées bien plus que nous en avons détruites. Elles sont variées pour la plupart, de façon à ne pas créer de murs végétaux qui auraient été en dissonance avec la campagne autour. Pour clôturer l'espace de façon douce, la clôture-palissade en bois de l'entrée a été récupérée juste avant d'être brûlée. En matériau naturel, elle est parfaitement intégrée au coin. Des branchages ont été ajoutés aux clôtures de fils barbelés et ont servi de supports aux chèvrefeuilles qui, à présent, constituent une haie efficace et charmante. Les niveaux de terrain n'ont pas été modifiés ; certains endroits ont été améliorés simplement à bras d'homme (et de femme !) à la pelle, pioche et brouette, n'occasionnant pas de remodelages trop durs, trop "BTP".

Notre intention dans l'aménagement du terrain a été celle de la notion d'espace et de respiration : ne pas saturer l'endroit par des excès - trop de musique tue la musique, trop de mots nuit au discours... D'année en année, nous voyons les effets de nos travaux, ce qui nous incite à poursuivre. Notre cahier de jardin, tenu depuis le début, mentionne les travaux réalisés et les travaux à faire, mois par mois, et d'une année sur l'autre. Il y a tellement de choses à se rappeler que les notes sont indispensables : tel ou tel sujet à introduire ici ou là, "ajouter une touche de blanc", "ajouter un arbuste à feuilles persistantes juste à côté de cet autre arbuste à feuillage caduc", etc. Un peu comme un peintre. Mais à la différence du peintre, les volontés et les gestes du jardinier doivent être programmés à terme, pour la bonne saison, voire projetés à plusieurs années, et dans les respect de la nature, sinon c'est l'échec.

Des amis, des parents nous rendent visite... Ils nous disent leur plaisir à visiter le jardin ; ils nous exhortent à l'ouvrir à des visiteurs. Après des hésitations, nous ouvrons le jardin au public pour la première fois en juin 2000. D'une seule journée d'ouverture à l'époque, nous sommes aujourd'hui à minimum six week-ends d'ouverture par an (juin, septembre) et huit jeudi (juillet et août). Au-delà des journées programmées officiellement, nous recevons sur rendez-vous des groupes de jardiniers, également des patients encadrés par des soignants ou éducateurs, des personnes âgées, des jeunes...

Nous sommes chaque fois heureux de recevoir des visiteurs au jardin, qu'ils soient experts ou débutants. Du jardinage, il en est toujours question mais pour nous c'est devenu à présent une démarche, à savoir celle de jardiner, bien sûr, mais aussi de jardiner pour les autres. Un investissement gagnant, bien loin du domaine pécuniaire : nous donnons un peu, nous recevons beaucoup.

Les souvenirs du jardin de ma grand-mère ont peut-être été déterminants pour moi

Côté déco de jardin, quels sont vos goûts ?
Pour moi, un jardin convoque divers registres : l'art est de faire en sorte que tous ces registres soient en équilibre et que personne ne s'en aperçoive pour que seule reste l'impression d'harmonie et de sérénité :
 un dessin rigoureux gommé par des plantes foisonnantes,
 des plantes au service de l'esprit du jardin, de par leur couleur, leur forme, leur époque de floraison,
 des objets sonnant juste au jardin, de par leur matériau (beaucoup de tôle ou zinc), de par leur authenticité rurale (concernant notamment la vie des femmes autrefois, les lessiveuses, les brocs à eau, les planches à laver...).
L'excès nuit en tout domaine, y compris au jardin : une géométrie trop raide, une démonstration de type "floralies", une "collectionnite aigue" de plantes, des objets de décoration trop présents... ne font pas, à mes yeux, un jardin tranquille, accessible à chacun.

Y a-t-il un endroit que vous appréciez plus particulièrement dans votre jardin ?
Sur les treize zones du jardin, il y en a toujours une ou plusieurs qui sont au top de leur forme selon la saison. Mais ce que j'aime surtout, c'est ce moment, quand les ombres s'allongent, que les oiseaux se taisent et qu'il n'y a plus personne au jardin. Je refais un tour, seule, lentement, m'arrêtant de temps à autre pour reconsidérer telle ou telle partie, regrettant souvent de n'avoir pas mon cahier de jardin avec moi pour noter aussitôt les détails pour améliorer la composition... Comme un tableau jamais achevé.

Comment vous est venue cette passion pour le jardinage ?
Je me souviens aussi d'avoir découvert, émerveillée, la blancheur d'une ombelle de viorne dans une haie sombre. Et j'ai aussi le souvenir des gestes sûrs de ma grand-mère dans son jardin en Basse-Corrèze. Nous allions au jardin à pied par un long chemin dans les prairies, au bout, c'était un petit enclos, cadenassé. Un îlot d'abondance de fruits et de légumes. Est-ce que ces souvenirs ont été déterminants pour moi ? Peut-être ! Une question difficile qui nous est souvent posée est celle de savoir qui de nous deux a converti l'autre au jardinage ? A vrai dire, je pense avoir été l'initiatrice mais, très rapidement, nous nous sommes investis pareillement dans le jardin. A présent, après vingt-sept ans de travail au jardin, le jardin, c'est nous et nous, c'est le jardin dans un lien dont on ne parle plus, un lien qu'on pourrait dire vital, pour nous et pour le jardin. Ce n'est qu'une situation de force majeure qui nous contraindrait à arrêter notre démarche quant au jardin et quant au public. Chaque année, nous en faisons un rendez-vous immanquable. Nous espérons le renouveler le plus longtemps possible.

jardin zen
Une des treize zones du jardin de Geneviève, le jardin japonais © Geneviève Serve

Quels animaux trouve-t-on dans votre jardin ?
Nous avons de superbes escargots de Bourgogne ; dès les premières gouttes de pluie en été, ils courent dans les allées, s'approvisionnent copieusement dans les massifs. Quand vraiment ils exagèrent, je les ramasse et je les donne à des visiteurs (des boîtes pleines de bêtes à cornes). Il y a aussi beaucoup d'oiseaux qui nous coûtent une petite fortune en sacs de graines pendant la mauvaise saison.

Quelle est la rencontre la plus surprenante que vous avez faite dans votre jardin ?
En nettoyant un carreau de lavandes, presque à ras de terre, à peine à un mètre de mon sécateur, un petit œil rond, fixe et brillant : un tout petit lièvre roux, tapi sous les rameaux desséchés qui n'a pas bougé d'un poil. C'est moi qui ai reculé, doucement. Régulièrement pendant toute une longue période, j'allais voir s'il était toujours là.

Avez-vous prévu de nouveaux aménagements ?
Il y a toujours du changement au jardin. De nouveaux espaces et massifs ont été récemment créés :
 Suite à l'implantation d'un garage de taille importante en 2011, la terre de décaissement nous a permis l'aménagement des "ruines" de l'ancienne grange. L'espace intérieur des ruines a été ainsi mis à niveau, puis mis en herbe et pour finir, des structures hautes en rondins de châtaignier ont été installées évoquant les anciennes ouvertures du bâtiment (probablement une ancienne grange à crucks). Rosiers, graminées, sedums et autres plantes animent l'endroit ; trois salons de jardin font de cet endroit une salle de réception pour les visiteurs, à ciel ouvert et dans un calme absolu.
 En partie basse du jardin, fin 2012, un massif de plantes bulbeuses de printemps a été créé en arc de cercle de part et d'autre du banc de repos.

Des sujets se développent : les haies basses de buis s'étoffent, les boules de buis ponctuent de plus en plus l'espace. Les massifs deviennent épais et ont un impact visuel de plus en plus fort. Les mousses et azalées du jardin japonais se sont développées. Nos pins taillés "en nuage" ont gagné en maturité.

Des sujets disparaissent : pour maintenir de la transparence, pour retrouver de la lumière, certains sujets ont été coupés ou pour supprimer des connotations trop citadines ou trop rebattues (thuyas dorés, juniperus verticalis, juniperus rampants...). Sans vouloir viser la collection, nous avons au moins 600 variétés de sujets dans le jardin, chacun étiqueté (discrètement) au moins une fois.

Depuis plus de dix ans, nous ouvrons le jardin à la visite. En 2013, il en sera encore ainsi. Nous tenons toujours à recevoir le public : accueil personnalisé, stand d'informations, animation thématique annuelle, disponibilité pour tout renseignement, mise à disposition de toilettes.

Pendant toute l'année, nous travaillons "hors de la vue" de tous. Souvent, notamment en juin avec Rendez-vous aux jardins et en septembre avec les Journées du Patrimoine, nous invitons le public à venir un peu comme des artistes musiciens ou des cuisiniers qui discrètement s'entraînent, s'exercent et, un jour, pour faire plaisir, invitent leurs amis pour un p'tit concert ou un bon repas. Nous diffusons l'information par nos propres moyens (affiches, distribution, envois d'invitations, flyers mis à disposition au jardin, presse et radios locales, Internet...).

 Site du jardin d'Arsac : jardindarsac.canalblog.com