Mathieu vit une histoire à distance : "Quand on raccroche le téléphone, il n'y a plus de relation"

Coutumier des relations à distance, Mathieu est en couple avec Alice depuis un an. Près de mille kilomètres séparent le couple qui envisage de se rapprocher à l'automne. Le jeune homme nous raconte le quotidien, les difficultés mais aussi le bonheur des retrouvailles. Un témoignage qui soulève des questions essentielles sur le lien amoureux.

Mathieu vit une histoire à distance : "Quand on raccroche le téléphone, il n'y a plus de relation"
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Je suis un abonné des relations à distance. Sans doute parce que j'ai beaucoup bougé durant mes études et que mon boulot actuel m'impose un certain nombre de déplacements. J'aime ça, j'aime voyager et j'ai toujours rencontré mes compagnes loin de ma Belgique natale. La première rencontre a eu lieu en Californie. J'étais jeune. Nous avons tenu six mois à distance. Quelques années plus tard, j'ai rencontré une canadienne à Singapour. Nous sommes restés un an et demi ensemble. De religion musulmane, elle était destinée à épouser un musulman. Nous savions que notre relation s'arrêterait un jour ou l'autre. Je crois, néanmoins, que la distance a accéléré la rupture. Nous avons essayé de nous rapprocher, mais elle ne voulait pas venir en Europe et je n'ai pas obtenu de Visa travail pour retourner au Canada.

Quelque part, conserver son monde, son univers, vivre seul, sont des éléments qui permettent d'accepter la séparation plus aisément. En gardant ma vie, mes habitudes, je n'ai pas été confronté à l'appartement que l'on rend, à l'annonce que l'on fait à la famille et aux amis… Il n'empêche que cette rupture était douloureuse. Mon ex m'a supprimée de partout et est devenue injoignable. Je perdais tout contrôle et tout espoir de la recroiser un jour. C'est ça qui est fou avec la distance, l'idée même qu'on ne se reverra pas, qu'on ne pourra pas provoquer de retrouvailles, séduire à nouveau. Je m'étais promis, pour la deuxième fois, d'éviter les relations à distance.

"On ne décide pas, l'amour nous tombe dessus"

Et pourtant… J'ai rencontré Alice, ma partenaire actuelle. Alice est anglaise, mais née en France. Elle y a vécu quatre ans. Nous nous sommes rencontrés il y a un an sur un salon d'entreprise, à Rennes. Nous bossons pour la même boîte, moi au Luxembourg, elle à Manchester. Lors de cette semaine en France, nous avons senti que quelque chose naissait entre nous. Une vraie chimie, un coup de foudre. Bien sûr, nous avions conscience de la distance et de ce qui nous attendait. En réalité, on ne s'y attend jamais vraiment, même en étant déjà passé par-là. Face à cette rencontre, j'étais partagé. Une part de moi savait pertinemment que c'était "gérable", pour l'avoir vécu, une autre doutait, ne voulait plus s'engager dans un quotidien qui n'en est pas vraiment un. Le passé me revenait au visage. Mais à un moment donné, on ne décide pas. L'amour nous tombe dessus.

Le dernier du jour du salon, j'ai passé la nuit dans sa chambre, on a parlé jusqu'à l'aube, c'était magique. Nous avons échangé un premier baiser et fait l'amour aussi. La tentation était énorme et a eu raison de nous.

Nous avons pris l'initiative de nous revoir, comme ça, pour le plaisir, sans pression. Au fond, nous savions qu'il y avait déjà bien plus entre nous, mais il était trop tôt pour se l'avouer à voix haute.

Un week-end en a entraîné un autre. Notre relation a démarré ainsi. Très vite, Alice m'a dit qu'elle comptait vivre, à terme, dans un environnement francophone. Ce n'est pas pour autant que j'ai brusqué quoique ce soit. Au bout de deux mois de relation, distance ou pas, on ne fait pas de plans sur la comète. Mais connaître son désir m'a réconforté. Il y avait un potentiel avenir. Il n'était pas totalement question de concession, comme l'exige souvent une relation à distance : l'un quitte son univers pour l'autre. Dans notre cas, Alice avait ce projet, un projet qui aujourd'hui booste notre relation. Mais cela reste une décision énorme. On peut penser à construire sa vie ailleurs sans pour autant passer à l'acte. Ce n'est pas rien, cela engendre des sacrifices. J'apprécie seulement l'idée qu'elle ne plaquera pas tout pour nous, mais que cette idée existait avant moi.

"Entre les retrouvailles et les au-revoir, nos week-ends sont de véritables montagnes russes"

Nous essayons de nous voir au moins deux fois par mois. La règle : ne jamais laisser passer deux week-ends l'un sans l'autre. Manchester – Luxembourg, ça se fait en 1h45 d'avion. Aujourd'hui, le progrès réduit les distances. J'ai parfois le sentiment de ne pas être si loin d'Alice.  

Lors de nos week-ends, nous programmons toujours une activité avec notre entourage, nous en profitons pour se présenter nos parents et nos amis. Nous y tenons. Mais surtout, je trouve ça important d'inscrire notre relation ainsi, de s'ouvrir à nos enfances, nos passés, nos proches, nos décors.

Sinon, nous passons le reste du temps ensemble. Le vendredi soir, les retrouvailles sont toujours dingues. Nous sommes extrêmement heureux. Nous grimpons émotionnellement. Le dimanche soir, c'est le coup de blues, les au-revoir. Deux jours de montagnes russes. Au départ, on se plaignait beaucoup. C'est facile de passer son temps à râler, se répéter combien c'est difficile. Et c'est aussi une façon de déclarer son amour. Mais nous avons choisi d'être plus optimistes, de profiter autrement. Cela ne rend pas les au-revoir moins déchirants, mais les souvenirs plus jolis.

"Quand on raccroche le téléphone, il n'y a plus de relation"

Nous nous appelons tous les soirs et le décalage horaire joue en notre faveur. Une heure, ce n'est rien. C'est plus pratique, et étonnamment, ça donne l'impression de vivre au même rythme, de vivre dans le même monde. Se lever en même temps, profiter d'une soirée en même temps. C'est un point de connexion supplémentaire, quelque part.

Au téléphone, nous nous racontons nos journées, sans faire l'économie d'un détail. Cela nous semble primordial. Le contact doit être régulier. Non pas que je crois en l'adage loin des yeux, loin du cœur, mais ça ne sonne pas si faux. Un manque de présence, d'intérêt, de manifestations amoureuses, pourraient rapidement affaiblir nos sentiments et l'envie d'être l'un à côté de l'autre.

La distance reste difficile. Il ne faut pas croire. Tout est question d'accommodation. On ne trouve pas ça génial, on apprend simplement à faire avec. Beaucoup de disputes éclatent pour pas grand-chose. Discuter par écrit et échanger des SMS est source de dérapage. Le ton n'est pas toujours perceptible et les mauvaises interprétations vont vite. Dans ces cas-là, on met les choses à plat tout de suite. Si je sens qu'elle est froide et que je le prends mal, je l'appelle. Elle agit de la même façon. Communiquer est essentiel au sein d'un couple et les kilomètres nous poussent à la vigilance.

Nous n'avons pas toujours envie de parler, de rassurer l'autre une énième fois, mais il faut savoir oublier sa fierté. La distance ne permet pas de laisser pourrir une mésentente ou un quiproquo. Au maximum, il faut rester en contact, car une fois que le téléphone est coupé, il n'y a plus de relation.

"Inconsciemment, on en veut à l'autre de ne pas être présent"

Je donne l'impression d'être très indépendant. Peut-être que je semble accepter les relations à distance : trois de suite, c'est à penser que je le fais exprès, que ça m'arrange et me convient. Tomber amoureux de ma voisine aurait été bien plus simple, mais c'est à croire que l'amour m'a toujours attendu à des centaines de bornes. En réalité, je ne suis pas un grand indépendant, et j'attends vraiment d'une relation amoureuse qu'elle se construise sous le même toit, au jour le jour.

Quand je n'ai rien de prévu, pas de soirées, d'amis à voir, le manque d'Alice n'est pas évident. Il peut même engendrer quelques tensions, car inconsciemment, on en veut à l'autre de ne pas être présent. J'essaie d'être occupé au maximum. Je me sens actif, dans la vie, dans une bonne dynamique. Cela ne m'empêche pas de penser à elle. Je lui écris des messages dès que je fais quelque chose, je lui partage des bouts de ma vie, de mon quotidien ici. Toujours, je me dis que je préférerais le faire avec elle. Et ça arrivera un jour.

Je ne ressens aucune jalousie. Nous sommes très soudés. J'ai totalement confiance en Alice et heureusement. Sinon, on ne vit pas. Dès le début de notre relation, nous nous sommes tout dévoilé : nos pires histoires, nos pires souffrances, nos doutes les plus à même de survenir. Et nous nous sommes promis de ne rien se cacher. En cas d'éloignement affectif, de remises en question, de sentiments en berne, nous nous parlerons.

"Nous allons passer de deux jours toutes les deux semaines à vie quotidienne"

Récemment, Alice a fait une demande pour être transférée au bureau Luxembourgeois. Elle me rejoindra en octobre. Moi, je vais changer de boulot. Nous ne voulons pas travailler ensemble. Se rapprocher, oui, mais cela ne veut pas dire que rattraper le temps perdu se fait en partageant les mêmes horaires, les mêmes couloirs d'entreprise et la même cantine.

Nous vivrons bientôt sous le même toit. Cette perspective, c'est une tape dans le dos, ça nous aide, ça rend le quotidien plus facile. Avec mes ex, j'avançais dans le flou, je ne voyais pas le point B.

Je n'ai jamais vécu avec quelqu'un. Dans les relations "ordinaires", on passe plusieurs étapes avant de vivre ensemble. Dans notre relation, nous allons sauter les étapes. Nous n'aurons pas vécu dans la même ville, mais séparément. Nous n'aurons pas connu la liberté de ne pas se voir un soir mais de se retrouver le lendemain. Bien sûr que cette distance permet cette liberté, mais cette liberté n'est pas choisie, elle est subie.

Nous allons passer de deux jours toutes les deux semaines à vie quotidienne. Un véritable challenge. Il se peut que ça ne fonctionne pas mais nous allons agir le plus intelligemment possible pour que notre relation s'épanouisse.

"J'ai découvert une nouvelle forme de sexualité"

Quand on passe deux semaines sans se voir, nous sommes très heureux de nous retrouver physiquement et sexuellement. Le reste du temps, le manque est là, c'est certain. Mais si le sexe est important, s'il est un pilier de la relation, s'il est un puissant moyen d'exprimer ses sentiments, il ne fait pas tout. Nous nous accrochons à d'autres choses, nos projets, nos voix, nos mots d'amour.

Nous avons une vie intime à distance. Caméra, téléphone, sexto. Nous nous amusons et découvrons une nouvelle forme de sexualité. Même si oui, j'avais déjà connu ça par le passé. Mais le sexe n'est jamais le même selon la partenaire, que ce soit dans le même lit ou derrière un écran. Nous apprenons à nous connaître, nous entretenons le désir. Bien entendu, cela n'est jamais sans frustration. Mais quel bonheur ensuite de se retrouver et de faire l'amour peau contre peau. Finalement, nous connaissons deux façons de faire l'amour. Peut-être même deux façons de nous aimer. Je ne vois pas pourquoi cela ne fonctionnerait pas à l'avenir. Nous sommes armés et nous avons su solidifier notre couple au maximum pour qu'il tienne les kilomètres, et bientôt la longueur…

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