Transport genré : "wagon-femmes" et taxi girl, les bonnes solutions ?

Rien ne semble arrêter le fléau du harcèlement sexiste dans les transports. Véhicules 100 % féminins et wagons de trains où seules les femmes peuvent circuler sont les moyens proposés pour s'en protéger. Des solutions qui ne tiennent pas forcément la route.

Transport genré : "wagon-femmes" et taxi girl, les bonnes solutions ?
© rawpixel/123RF

Draguées avec insistance, sifflées, frottées, insultées... C'est le quotidien de la plupart des femmes dans les transports. Selon une enquête de la Fédération Nationale des Associations des Usagers de Transports (FNAUT) publiée le 8 septembre, 90% des usagères interrogées auraient déjà vécu des situations de harcèlement sexiste dans les services collectifs routiers (bus, VTC, taxis…). Pire, 100% des femmes ont déjà été harcelées dans les transports en commun. Un phénomène qui exhorte à chercher des solutions, plus ou moins efficaces.

Véhicules 100% féminins

On n'est jamais mieux servies que par soi-même. C'est un peu le principe prôné par la start-up française Women Drive, qui propose d'améliorer le quotidien de ces dames avec un service de transport des femmes, par les femmes et pour les femmes. La promesse est claire : leur permettre de voyager en toute sécurité. Sarra Boubchir a créé cette entreprise après une expérience désagréable à bord d'une voiture, où elle a été importunée par le chauffeur. Les véhicules 100 % féminins peuvent-ils réellement apaiser les angoisses ? Pauline Chabbert, spécialiste de l'égalité femmes-hommes et membre du groupe Egae, ne condamne pas ce type d'initiative, mais considère qu'il n'est pas en accord avec nos sociétés européennes : "Il remet en question le principe de mixité prôné par la France et empêche d'interroger le vrai problème : le sexisme."

100 % des femmes ont déjà été harcelées dans les transports en commun

Le sexisme n'est pas uniquement l'affaire de la France. Il subsiste aussi en Angleterre, où un sondage mené par la police britannique a récemment mis en exergue l'augmentation du harcèlement sexuel dans les transports. Pour répondre à ces mauvais résultats, le député travailliste Christopher Williamson a remis sur la table la proposition de créer des wagons réservés aux femmes. Selon lui, pour éviter remarques sexistes ou autres gestes déplacés, il suffit de séparer hommes et femmes… Et le tour est joué ? Rien n'est moins sûr. Des voix se sont élevées pour dénoncer une proposition qui ferait l'effet d'un cautère sur une jambe de bois et pourrait mener à une augmentation des agressions pour celles choisissant de circuler dans les trains mixtes. C'est l'avis de Héloïse Duché, fondatrice de Stop Harcèlement de rue et créatrice du blog Militante en talons, qui regrette : "Enjoindre les femmes à monter dans 'leur' wagon risque de culpabiliser les victimes, car nous aurons droit au 'ce ne serait pas arrivé si elle avait voyagé dans le bon wagon'." 

Augmentation des agressions sexuelles dans les trains, en Angleterre, en Écosse et au Pays de Galles

Pour la sociologue Stéphanie le Gal-Gorin, cloisonner les femmes pourrait conforter les hommes dans l'idée qu'ils peuvent se comporter de manière inappropriée : "Ce serait une forme de résignation et d'acceptation des fantasmes collectifs selon lesquels il est dans la nature des hommes de ne pas pouvoir résister à leurs pulsions."

Mise en pratique pas pratique

Concrètement, l'installation de wagons réservés aux femmes est surtout difficile à mettre en pratique. Christiane Dupart, vice-présidente de la FNAUT explique : "Il n'y a pas assez d'agents pour faire respecter ce système. Et en cas d'afflux important, cela créerait davantage de complications." Elle craint également que ce dispositif ne suffise pas à apaiser la situation. "Lorsque l'on sort du train, on se retrouve dans un espace public où l'on peut être seule, ou alors on attend un bus dans une station mal éclairée. Pendant un temps, on a peut-être été dans un wagon protégé, mais lorsque l'on en ressort on ne l'est plus."

Les trains réservés aux femmes ont déjà été testés dans certains pays, avec plus ou moins de succès. Ils ont été introduits pour la première fois au Japon, en 2005, comme un moyen de mettre fin au phénomène des "frotteurs" dans le métro. Depuis, ce système existe toujours. A Jakarta, le même dispositif a été introduit en 2012, mais n'a pas eu le succès escompté. Les trains mixtes étaient souvent bondés, par rapport à ceux réservés aux femmes, plutôt vides. Le système a rapidement été retiré.

D'autres moyens

En France, 56,3 % des femmes ont peur de prendre les transports en commun, contre 26,7% des hommes, selon une étude de l'Institut d'Aménagement et d'Urbanisme publiée en avril 2017.  Pour agir contre ce phénomène, d'autres solutions sont mises en place, comme une nouvelle mesure, testée dans certaines villes : l'arrêt à la demande. Il s'agit de donner la possibilité aux utilisatrices de descendre entre deux arrêts de bus, la nuit. L'objectif ? Assurer la sécurité des femmes en leur permettant de se rapprocher au maximum de leur domicile. Preuve de son efficacité, en mai 2016 quand Nantes a décidé de pérenniser le système, en expérimentation depuis 2015. Pour Christine Dupart, cette mesure va dans le bon sens : "L'arrêt à la demande sensibilise les agents, les conducteurs et les usagers au fait que les transports ne sont pas forcément un espace agréable pour les femmes."

56,3% des femmes ont peur de prendre les transports en commun

Ce dispositif fait partie du plan national de lutte contre le harcèlement sexiste dans les transports, dégainé en 2015 par le gouvernement. Parmi la batterie de mesures proposées, la marche exploratoire a aussi attiré l'attention. Il s'agit d'organiser des promenades dans les villes durant lesquelles un groupe d'habitants donne ses impressions sur l'aménagement de l'espace et des transports en commun. Chacun exprime son avis sur les horaires de bus, la présence ou non d'agents de sécurité, ou encore l'éclairage dans les trains. "Une collectivité locale doit savoir que les hommes et les femmes n'occupent pas l'espace public, notamment les transports, de la même manière. Avec ces marches exploratoires, on s'aperçoit que souvent, les ressentis diffèrent entre les genres", conclut Pauline Chabbert. Pour la FNAUT, le bilan est nuancé. L'initiative est applaudie, mais pas assez poussée. "Les femmes doivent être davantage écoutées dans le cadre des marches exploratoires, car la dimension du genre n'est pas assez prise en compte", assène Christine Dupart.

Conclusion, le plan mis en place en 2015 va dans le bon sens, mais ne suffit pas à procurer plus de sécurité. Héloïse Duché explique : "Les mesures prévues nécessitent la collaboration des compagnies de transports publics. Or, pour le moment, force est de constater qu'elles ne sont pas mises en œuvre ou très timidement. "

© FNAUT

Prendre le problème à la racine

Sensibiliser la population, voilà la solution pour juguler le harcèlement sexiste dans les transports. C'est en tout cas l'opinion de la vice-présidente de la FNAUT qui préconise également une formation des agents de sécurité pour leur apprendre à repérer et empêcher ce phénomène. Les campagnes de sensibilisation peuvent également dissuader les potentiels agresseurs, qui ne savent pas forcément que le harcèlement tombe sous le coup de la loi.

Pour la sociologue Stéphanie Le Gal-Gorin, mieux vaut prévenir que guérir : "L'éducation des enfants à l'égalité doit faire partie des normes. Cela implique un énorme travail de sensibilisation et de formation auprès du personnel enseignant et des parents." L'experte, qui est intervenue en milieu scolaire afin d'y aborder l'égalité entre filles et garçons, se souvient avoir tenu plusieurs fois le même discours aux enfants et aux adultes. Il n'est donc jamais trop tard pour éduquer les esprits. "Cela nécessite un vrai travail, sur soi, notamment, pour se défaire de toutes ces notions que l'on nous a inculquées consciemment ou inconsciemment dès notre plus jeune âge." Elle est plutôt optimiste : "Je pense que l'on est dans une phase de prise de conscience collective, mais l'ampleur de la tâche est telle qu'il nous faudra encore du temps pour que cela devienne une norme."

Accorder aux femmes leurs propres moyens de transports n'est pas la solution. Tenter de changer les mentalités est une réponse plus crédible pour éradiquer le fléau du harcèlement sexiste, mais elle implique un travail de longue haleine. Le train est en marche.

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