NATHALIE LOISEAU INVITÉE DE GRANDES ÉCOLES AU FÉMININ

Grandes Ecoles au Féminin (GEF) qui réunit des représentants des associations d’anciens élèves de 10 grandes écoles fut accueillie ce jeudi 21 janvier 2016 par la Directrice de l’ENA, Madame Nathalie Loiseau, dans ses locaux avenue de l’Observatoire. Durant une heure, cette dernière a rappelé à l’assemblée essentiellement constituée de femmes son parcours et donné des conseils réunis dans son livre "Choisissez tout" paru aux éditions Lattès.

             

Nathalie LOISEAU, Directrice de l’ENA – Copyright : Fred DUFOUR/AFP


Nathalie LOISEAU, 50 ans, a été nommée Directrice de l’ENA le 3 octobre 2012, après un parcours brillant au Ministère des Affaires étrangères et à l’international (ambassades de France à Jakarta, Dakar, Rabat, Washington). En parallèle de cette trajectoire professionnelle exceptionnelle, elle a su construire une famille. Mariée et mère de quatre fils, elle nous a rappelé que l’équilibre des temps de vie n’est pas si évident à atteindre mais que cela vaut le coup. Née à Neuilly, très bonne élève curieuse de tout et ayant sauté deux classes, elle reconnaît « n’avoir eu aucune ambition une fois le bac passé »  et que ce fut grâce à son frère aîné, le seul pour lequel on envisageait un avenir professionnel dans sa famille, qu’elle s’est inscrite à Sciences Po Paris. Elle passa ensuite par une Maison de Haute couture avenue Montaigne « car cela semblait assez excitant et très parisien » mais parler de mode ne la stimula qu’un court instant. Elle se tourna donc vers le service public en entrant au Ministère des affaires étrangères en 1986.

 

Dans cet univers réputé macho, elle rencontre alors ses premiers obstacles mais aussi des mentors masculins qui lui ont donné envie d’avancer. Nathalie Loiseau dénonce les discours convenus qu’elle entendait sur les prétendantes à des hauts postes lorsqu’elle était directrice des ressources humaines au Ministère des Affaires étrangères et européennes (2009-2011) (les femmes ne veulent pas y aller franchement, elles s’autocensurent, il n’y a tout simplement pas de vivier…) car c’est une facilité que répètent ceux qui ne veulent rien faire pour changer les choses.  C’est un fait : Les femmes sont ultra disciplinées et détestent la prise de risque. Mais non sans raison. Elles ont effectivement subit de multiples conditionnements depuis leur plus jeune âge,  familiaux puis scolaires. Les petites filles entendent à longueur de journée « Comme tu es jolie ! Ta robe est belle ! Sois-sage !» quand on demande à un petit garçon « Qu’as-tu fait aujourd’hui ?». La petite fille se construit donc en faisant plaisir quand le petit garçon raconte ce qu’il a fait d’héroïque dans sa journée. Elles apprennent à être sages comme des images et excellentes écolières puis étudiantes mais n’osent pas car elles n’ont jamais été encouragées dans leur prise de risques. Elles ne se sont jamais remises en question. « À l’ENA, on ne dépassait jamais 1/3 de femmes ce qui est déjà épatant par rapport aux autres grandes écoles et l’on s’est aperçu que ce sont les oraux qui étaient discriminants, nous précise Nathalie Loiseau. Les femmes prenaient de grandes précautions, elles obtenaient donc des notes entre 9 et 11 (pas de drame mais pas d’éblouissement non plus) quand c’était soit 5 soit 15 pour les garçons car ils osaient. Ça passait ou ça cassait ! On a revu les oraux pour éviter de subir ces différences de comportements et objectiver les évaluations. Pourtant L’échec est ce qui peut leur arriver de mieux dans la vie. Churchill disait « Le succès c’est d’aller d’échec en échec ». Les femmes sont trop orgueilleuses, elles n’ont pas envie d’échouer ».


Selon Nathalie Loiseau, on peut parfaitement ambitionner de mener de front vie professionnelle et vie privée, à condition de réfléchir à l’organisation du travail. C’est un défi pour les hommes comme pour les femmes, pour les employeurs comme pour les employés. Alors que pour être créatif, il ne faut pas se transformer en hamster qui court dans sa roue mais au contraire s’oxygéner en famille, entre amis, en rencontrant de préférence des personnes qui évoluent dans d’autres préoccupations . « Le Quai d’Orsay a la réputation d’être le Ministère des crises, nous a confié Nathalie Loiseau, et il est très facile d’y passer ses journées et nuits entières. Lorsque j’y ai eu des responsabilités d’encadrement, j’ai obligé  tous mes collaborateurs, célibataires ou non à partir à une heure raisonnable le soir. Sinon on gâche des gens brillants qui succombent très souvent à un burn out sévère. J’en ai connus ! »  Nathalie Loiseau est convaincue que des mesures assez simples à mettre en œuvre existent comme « Pas de réunion de plus de 45 minutes, former nos assistants à alléger nos agendas (ils sont encore trop nombreux à croire qu’un agenda surchargé est gage d’efficacité), pas de réunions après 19H, Ÿ heure de pause déjeuner et pas plus, pourquoi pas une nocturne au travail  1 ou 2 fois par semaine pour se dégager du temps les autres jours ? ».

 

Aujourd’hui, nous sommes sur le bon chemin mais des résistances persistent. Elles proviennent de celles et ceux qui ont fait carrière sur leur hyper disponibilité et qui ont donc beaucoup sacrifié.  On doit donc repenser nos organisations en profondeur car Nathalie Loiseau précise que « Nous n’avons plus les moyens de nous gâcher. Il faut notamment en passer par les quotas même si c’est désagréable mais c’est notre génération qui doit le supporter ». Autre conseil qu’elle nous a prodigué : reconnaître le vrai mentor. « C’est celui qui veut vous faire évoluer, vous conseille et vous « engueule ». Fuir celui qui veut faire de vous son éternelle adjointe ainsi que l’autocongratulation des petits cercles parisiens qui ne sont le plus souvent pas honnêtes. Faire carrière nécessite une hygiène et éthique de vie solides ».

 

Nourrie de ces multiples constations et de ses différentes expériences professionnelles, Nathalie Loiseau a publié pour la première fois en septembre 2014 son livre « Choisissez tout » qui exhorte les femmes à rêver, oser changer le monde. « Ce que j’ai eu envie de partager dans mon livre se nourrit de mon expérience personnelle mais aussi des femmes en général que j’ai eu la chance de rencontrer sur différents continents, nous précise-t-elle. J’ai recueilli leurs témoignages, leurs confidences en ressentant le devoir de transmettre. Je me suis aussi demandée pourquoi dans mon pays plus développé que le leur, après les différents mouvements de libération de la femme qui l’ont traversé, 60% des diplômés de l’enseignement supérieur sont des femmes quand elles ne représentent plus que 12% des cadres dirigeants, secteurs publics et privés confondus. » Ce livre lui a été suggéré par des journalistes ravis des anecdotes savoureuses livrées après les nombreuses interviews réalisées suite à sa nomination à la tête de l’ENA.  Sans cela, elle n’aurait pas osé alors qu’elle nourrissait ce vieux rêve d’écrire depuis de nombreuses années. Lorsqu’elle annonça la parution à son père après avoir reculé un maximum ce moment « fatidique », la réaction de ce dernier fut la suivante « Mais ma pauvre fille, qu’est-ce qui t’a pris ? Qu’est ce que tu vas bien pouvoir raconter ? » Et finalement, il l’apprécia.  « Une preuve supplémentaire qu’il ne faut jamais renoncer !, lance Nathalie Loiseau. Les pères doivent dire à leurs filles qu’elles peuvent faire des choses exceptionnelles car l’école ne compense encore pas assez ces conditionnements familiaux ».  Nathalie Loiseau reconnaît qu’elle « adore l’ivresse de la page blanche » et travailler en ce moment sur un nouvel ouvrage.


















Essais et documents
Parution : 10/09/2014250 pages