Des supermarchés et des hommes

Prenez un homme. Aujourd'hui, le voir dans un supermarché, c'est plutôt normal. A première vue. Mais un de ces soirs, allez dans votre grande surface et choisissez en un, seul, et sans défenses, reclus dans le rayon ménager. Prenez-le en filature, et tout en le suivant, imaginez dans votre tête la voix suave d'un documentaire animalier décrivant ses faits et gestes. Le spectacle est surprenant...

Les rayons des supermarchés sont organisés. Les hommes ne le sont pas.

Depuis la préhistoire, la couleur la plus visible par l'œil de l'homme c'est le rouge. Le rouge du sang des animaux à la chasse, le rouge des camions qui font PIN-PON, le rouge du panier à l'entrée du supermarché. Même si tout ce qu'il doit acheter nécessiterait un chariot, non, il prendra un panier rouge, et empilera un maximum de chose à l'intérieur, quitte à voir les légumes se rapprocher de l'état de purée avant qu'ils n'aient passé le stade de la caisse. À ce sujet, il ne faut pas compter sur d'autres légumes que de la tomate, des patates et des oignons. Le choux, l'aubergine, le concombre, pour quoi faire ?

Surmonter les épreuves

Les hommes en couple vont eux allumer leur mode automatique en entrant dans le magasin. Ils ont une liste de courses bien précise à respecter, et il est impensable de faire le moindre écart sous peine de réprimandes. Il aura fait l'erreur une fois, pas deux ; "Non, un gel mousse douceur hydratant au thé vert n'est pas la même chose qu'un gel savon à l'huile végétal nourrissante au thé vert". BIM, une heure de cour magistral pour le punir de cette bévue. Ces hommes là, on les reconnaît aussi par leur liste de course qu'ils tiennent en permanence proche de leurs yeux. Pourquoi ? En partie pour être certain de ne rien oublier, mais aussi pour s'en servir d'œillères et sortir de leur champs visuel tous ces produits en promo qui leur tendent les bras et qui demandent à ce qu'on les achète (et qui ont a peu près, il faut le savoir, le même effet d'attendrissement sur lui qu'un groupe de petits chatons sur une adolescente). C'est donc tout a fait normal, quand il n'est pas bien protégé, d'en voir revenir avec 18 tranches de jambon blanc ou bien un bidon de 15 litres de liquide vaisselle - "Il y avait une promo, on a fait une super affaire !"

Totale solitude face a l'anarchie organisée du passage en caisse

Le moment fatidique arrive. Le plus compliqué psychologiquement pour les plus faibles d'entre nous.
Après avoir perdu beaucoup trop de temps pour prendre beaucoup trop de choses, il faut maintenant choisir une file. Ô miracle, deux files côte à côte ont l'air d'être au même niveau. "Tiens,  je vais me placer de façon ambigüe volontairement entre les deux files en attendant de voir laquelle avancera le plus vite dans les instants qui suivent" se dit il en pensant que personne n'osera venir lui adresser la parole pour critiquer publiquement son ambiguïté.
Elle a la soixantaine. Elle a osé. Elle l'a eu. Simplement en posant cette question : "Vous êtes dans cette file ou bien alors dans celle là? Non parce qu'il faudrait choisir à un moment donné".
Tout en la laissant passer à côté de lui sans ne rien répondre d'autre qu'un "Ah… , euh… , en fait…., pardon", il constate qu'elle a choisi la bonne file, car au même instant dans la sienne, une autre petite vieille aura décidé de lancer le plan "débarrassons nous de tous nos centimes". Elles sont bigrement organisées.
Hurlement de désespoir interne.

(NB : pensez à lâcher la voix du docu animalier si vous l'avez toujours)