Pour une citoyenneté numérique

Internet bouscule tout dans nos vies : l'information, la culture, la politique, les relations sociales, l'économie et même l'amour...Comment échapper aux possibles dérives de cet instrument de liberté devenu incontournable? Voici quelques éléments de réponse avec le livre "Digital Citizen"de David Lacombled, Journaliste, directeur délégué à la stratégie des contenus du groupe Orange et président du think thank La Villa numeris.

Votre livre Digital Citizen vient de paraître aux Éditions Plon et propose un manifeste pour une citoyenneté numérique. Pourquoi est-elle nécessaire?
À partir du moment où la moitié de la population mondiale a un accès  à Internet, par un ordinateur ou par son téléphone mobile, où un français sur deux connecté à Internet a un compte Facebook , il y a une obligation de prendre en main son destin. Internet est un instrument de liberté formidable mais celle-ci ne peut se porter, se gérer qu’avec responsabilité. Et donc, c’est bien à cette prise de responsabilité que j’appelle de mes voeux et qui passe nécessairement par une éducation, une attention aux autres. En résumé, par cette citoyenneté numérique. Si je reviens à Facebook, c’est un milliard d’utilisateurs aujourd’hui à travers le monde, avec une monnaie et un langage propres. D’ailleurs, ceux qui arrivent trouvent un peu compliqué cette langue étrange qui n’est plus vraiment du français, qui n’est pas toujours de l’anglais… Elle appelle à un nouveau code de conduite. C’est au citoyen de s’en emparer et de le créer.

Pensez-vous que l’on assiste à l’émergence d’une nouvelle humanité ?
Comme tout média, invention ou nouveauté, elle transforme en profondeur la société et les rapports humains parce qu’on ne va plus lire ou appréhender les savoirs de la même façon. Donc au final c’est bien le rapport des hommes les uns entre les autres et donc certainement une nouvelle humanité qui va naître.

On voit bien qu’Internet bouscule les codes établis dans de nombreux domaines. Prenons la culture. Vous citez un des effets pervers d’Internet : les offres verrouillées d’Apple.  Comment lutter contre ce phénomène ?
Moi, je préfère les nouvelles frontières aux barrages. Où serait le progrès s’il y avait des régressions ? Alors qu’aujourd’hui on voit bien qu’on a tous plusieurs écrans dans nos vies et qu’un écran n’est plus adapté à une seule fonction : on met son réveil sur son téléphone portable, on lit ses emails sur son Ipad et on écoute de la musique sur son PC. Donc on n’a plus un instrument dédié à une seule chose. On veut avoir une information ou un service à un moment donné quelque soit l’écran que l’on a en face de soi. Sur un certains  nombre de fonctionnalités, on ne veut pas être retenus, enfermés par des formats propriétaires, avoir des acteurs dominants exclusifs dans un secteur aussi sensible que la culture. Dans un pays comme le nôtre, qui porte une forme d’universalisme et d’exception culturelle, on doit pouvoir avoir le choix. Il faut plusieurs acteurs pour avoir une offre diverse et la plus exhaustive possible.

Autre phénomène inquiétant : l’exploitation des données personnelles. En quoi consiste « l’appel des 32 » du Journal du Dimanche du 24 février dernier que vous avez signé ?
Aujourd’hui, des sociétés commerciales réalisent d’importants profits aux dépends d’utilisateurs qui ont laissé leurs données personnelles de manière certes volontaire, mais sans vraiment réfléchir à leur possible utilisation par un tiers. Je like à un moment donné, je laisse une photo de mon enfant sans penser que cela peut porter à conséquence… Savez-vous que 80% des nouveau-nés ont leur photo sur Facebook dans l’année qui suit leur naissance ? Il est normal que l’on sache ce que ces sociétés connaissent de chacun d’entre-nous. Il faut inciter à l’émergence d’une autorégulation en matière publicitaire et de marketing comme cela s’est produit dans la publicité. Il y a quinze ans, il y avait des pop-up partout. Ce n’est pas l’action publique qui les a repoussés mais l’autorégulation même des acteurs du Net car c’était tout bonnement insupportable. Donc il faut favoriser l’émergence de telles pratiques car le législateur sera toujours en retard par rapport à la technique. C’est au citoyen de se prendre en main.

À côté de ces possibles dérives, Internet encourage l’émergence de phénomènes plus positifs. Vous consacrez un chapitre qui va dans ce sens, intitulé « World Wide Women ». La révolution Internet s’est-elle vraiment faite avec les femmes ?
À l’origine, Internet était un outil militaire, très masculin : en 2000, il y avait deux tiers d’hommes pour un tiers de femmes. Aujourd’hui, on est pratiquement sur du 50/50. Je crois que les hommes parlaient informatique, les femmes parlent numérique. L’avènement du numérique c’est donc avant tout la révolution des femmes pour plusieurs raisons. Premièrement, c’est un outil dont les codes sont en parfaite symbiose avec elles-mêmes. On n’est plus dans une logique de pourvoir mais de savoir, de partage et de conversation. Ensuite, Internet offre aux femmes des objets qui leur permettent de contourner la cooptation des hommes entre eux, à 18h00 autour d’un café ,alors qu’elles entament leur seconde journée à la maison. Grâce à Internet, elles prennent le pouvoir. Mais attention de ne pas créer aux femmes une 3ième vie qui s’ajouterait à leurs vies professionnelle et familiale, une sorte de ghetto numérique en marge du monde... Néanmoins, je reste confiant car les femmes partagent avec les Digital natives une qualité : elles peuvent faire plusieurs choses à la fois ce qui n’est pas le cas de tous les hommes !

J’imagine que dans le Think tank que vous dirigez, la Villa Numéris, elles sont très présentes. Qu’apportent-elles aux débats ?
Elles ne sont pas dans des enjeux de pouvoir. D’ailleurs, les jeunes générations qui travaillent dans le numérique ou dans l’industrie trouvent aujourd’hui normal d’avoir une patronne. Mais veillons là aussi à ne pas rester dans un ghetto numérique qui fait qu’on est tellement content de soi qu’on en oublie les autres… La responsabilité  de ceux qui s’intéressent au numérique, c’est bien que ce mouvement  profite aussi aux autres secteurs. Le but de la Villa numéris mais aussi de mon livre Digital Citizen consiste à faire la promotion du numérique mais pas dans l’opposition - comme un monde qui viendrait remplacer un autre monde - mais dans la complémentarité. Montrer de la manière la plus didactique possible que ces mondes vont de pair aujourd’hui.

À travers les actions de votre Think tank, comment oeuvrez-vous pour cette citoyenneté économique ?
Le numérique ne se développera que s’il a une base physique. Ça vaut le coup d’avoir des amis sur Facebook, sur Twitter ou Pinterest si on peut les voir à un moment… Je pense que le numérique recrée du lien. En matière économique, c’est la même chose. Si vous n’avez pas sur cette planète une personne qui coupe un morceau de blé à un moment dans un champ, toutes les transactions s’écroulent : il n’y a pas d’économie virtuelle s’il n’y a pas d’économie physique associée. Donc on est dans cette complémentarité qui est naturellement bénéfique pour l’homme. Nous investissons trois domaines de réflexion aujourd’hui : face à des acteurs mondiaux  qui parlent d’égal à égal avec des états - la capitalisation boursière d’Apple est égale au PIB de l’Autriche, celle de Google au PIB de l’Irlande- il faut être conscient de ces rapports de force. Comment assurer la diversité culturelle ? Comment émerge-t-on dans un océan mondial et globalisé quand on est un jeune artiste par exemple ? Comment va-t-on récolter des audiences et donc des revenus quand on crée une start-up aujourd’hui ? Car si vous n’avez pas une page de génération d’audience dans votre business plan, il ne va pas être regardé par vos investisseurs potentiels… Qu’est-ce que ça veut dire la notion d’individu quand vous partagez vos données au sein d’un réseau social? Dans un premier temps, ce sont les trois notions auxquelles nous nous attachons tout particulièrement avec la Villa numéris.

Pour conclure comment définiriez-vous « le citoyen numérique idéal » ?
Pour moi, il n’y a pas de citoyen numérique idéal mais il se rapprocherait de la définition suivante. C’est une personne qui possède une capacité de résistance - non pas au sens où je repousse - mais qui sait prendre le dessus et qui dompte la machine. Deuxième point : sa capacité d’éducation et de compréhension. Je comprends comment cela fonctionne et l’économie des grands acteurs du secteur numérique, je ne les utilise pas à tort et à travers.  C’est d’ailleurs une question qui ne concerne pas uniquement les plus jeunes mais aussi leurs parents. Troisième point : comment j’utilise le numérique au plus grand profit de mon imagination et de mon cerveau et comment j’arrive à mettre de l’innovation au profit de tous. Ce n’est qu’en respectant ces conditions qu’Internet restera un outil de liberté formidable.

 

Pour aller plus loin :

www.lavillanumeris.fr http://lavillanumeris.fr/2013/02/25/numerique-lappel-des-32/ http://www.terrafemina.com/observatoires/orange




Digital Citizen par David Lacombled

Editions PLON, 16, 90 euros

www.plon.fr