Dandysme et androgynie

Le dandy qui protestait au XIXe siècle contre le dimorphisme sexuel de la mode n'existe plus aujourd'hui. Mais l'androgyne sur lequel il débouchait reste une grande figure de la séduction.

Ce que, au XIXe siècle, critique avant tout le dandy, c’est le nouvel habit masculin, sombre et austère, que la bourgeoisie a imposé à l’ensemble de la société. Il revendique le droit, comme les femmes, de rivaliser de faste et d’élégance. C’est donc contre le dimorphisme sexuel de la mode qu’il proteste. Pratiquement, cette protestation ne passe pas, du moins chez les premiers dandys par une imitation du clinquant vestimentaire féminin ni, a fortiori, par une reconsidération du système d’identification formelle des sexes (système ouvert pour les femmes: jupe et robe, système fermé pour les hommes: pantalon), mais plus simplement par un alignement sur les manières féminines quant au soin accordé à la parure. De fait, c’est dans leur relation au vêtement et non dans le vêtement en lui-même qu’ils s’identifient à la femme. Brummell, par exemple, rejetait toute parure trop efféminée. Mais pour être vêtu avec ce soin et cette recherche qui, en mettant en avant la rigueur, la sobriété et la parfaite netteté de son costume, attire les regards, il passe comme les femmes les plus élégantes et les plus coquettes, des heures à sa toilette. Et, par cette posture, dira Jules Lemaître à la fin du siècle, "qui a quelque chose d’anti-naturel, d’androgyne (…) il peut séduire infiniment".

            Aujourd’hui, puisque le dimorphisme sexuel de la mode qui le rendait possible a été remis en cause, le dandy n’existe plus vraiment et en parler est un anachronisme terminologique. En revanche, l’androgyne sur lequel il débouche reste lui une grande figure de la séduction masculine. Jamais la virilité, contrairement à ce que certains mâles, craignant une effrayante perte d’identité, voudraient parfois faire croire, n’a eu bonne presse. Toujours les femmes ont préféré l’androgyne au culturiste – Mick Jagger à Schwarzenegger – la sensibilité à la force athlétique, le jeu délicieux de la séduction au traumatisme du viol. Figure double sans doute mais figure trouble également, car l’androgyne est objet, au demeurant, tout autant du désir hétérosexuel, en se posant pour les femmes comme figure séduisante, que du désir homosexuel, dans la mesure où les représentations occidentales ont fait de l’effémination, depuis la fin du XIXe siècle, un signe et un gage d’homosexualité.