Martin Winckler : "il y a encore beaucoup de fausses croyances autour des règles"

Martin Winckler est médecin généraliste et s'est spécialisé, sur le terrain, dans la santé des femmes. Il est l'auteur, entre autres, de "La maladie de Sachs", inspiré de son expérience dans la Sarthe et du roman "Le Chœur des femmes". Il a également écrit plusieurs ouvrages sur la contraception nés des questions posées par ses patientes et en particulier "Tout ce que vous vouliez savoir sur les règles... sans jamais avoir osé le demander". Il revient sur ce sujet longtemps tabou et sur l'évolution de leur perception dans la société.

Interview Martin Winckler règles
© H.Bamberger/P.O.L
Dans le passé, comment les femmes percevaient-elles les règles ?
Martin Winckler : Quand les femmes n'étaient pas éduquées, elles ressentaient de la peur face à quelque chose de mystérieux, qu'elles subissaient et qu'elles ne comprenaient pas. De plus, les règles étaient liées à l'idée de devenir objet de désir, de subir les pulsions sexuelles et de pouvoir tomber enceinte, ce qui les mettaient dans une position de soumission par rapport aux hommes. Mais aussi, encore une fois, de peur, puisqu'elles se sentaient menacées. En définitive, les règles sont très liées à la sexualité et donc ont longtemps été perçues comme dangereuses. Sans parler de tout l'inconfort qu'elles procurent...
martin winckler
Martin Winckler. © Cécile Debise / L'Internaute
On a longtemps pensé que les règles, de même que les saignées, permettaient de "nettoyer" le corps des femmes "impures". D'où vient cette théorie ?

C'est une histoire édifiante. La saignée, qui était pendant longtemps le traitement le plus utilisé en médecine, avait été instaurée par Hippocrate après qu'il eut observé que les femmes qui avaient leurs règles se sentaient beaucoup mieux une fois celles-ci passées. En fait cette variation d'humeur était simplement causée par le syndrome pré-menstruel. Mais à l'époque on ne le savait pas encore et Hippocrate avait donc associé à tort deux effets d'un même phénomène. Ces pratiques médicales qui mettaient en danger la vie des femmes ont pourtant persisté pendant très longtemps. Il a fallu attendre le début du XXe siècle et les découvertes médicales sur le système circulatoire pour qu'on comprenne que le fait d'enlever du sang, privait l'organisme d'oxygène...

D'où la croyance populaire selon laquelle les flux menstruels servent à expulser les substances toxiques et que les femmes sont "impures" pendant leurs règles ?
Oui, tout ça provenait de simples observations, qui se sont pourtant installées pendant très longtemps comme des dogmes et qui ont été relayées par les différentes religions. Cette croyance profondément ancrée dans les esprits était confortée par l'idée que les femmes ont toujours subi les choses. Lorsqu'elles souffraient de symptômes liés aux règles, alors tout naturellement les hommes associaient cela à quelque chose de négatif, de toxique. De plus, le phénomène des règles n'a été expliqué que récemment (au milieu du XXe siècle) et donc pendant très longtemps, on ne les comprenait pas. Cette part de mystère a nourri cette idée. Aujourd'hui encore, on en garde des traces : ce n'est pas anodin si on dit "elle est énervée, elle doit avoir ses règles" !

Quelle a été l'attitude du corps médical par rapport à ces représentations ?
La médecine a toujours essayé de normaliser le corps humain et en particulier le corps féminin. Les préjugés ont donc pu persister longtemps, confortés par les médecins eux-mêmes. Même aujourd'hui, certaines représentations anciennes demeurent. Les règles sont associées à un certain nombre d'idées reçues. Par exemple, dire que le cycle féminin correspond au cycle lunaire et doit faire 28 jours est une complète approximation. Les cycles varient entre 23 jours et 35 jours. Et ça n'est pas anormal. Le problème, c'est que la médecine a tendance à vouloir tout mettre dans des cases sans tenir compte des variations individuelles et de l'environnement... De la même manière, on pense à tort que les règles sont du sang alors que c'est un tissu riche en sang, qui contient aussi des cellules. Bref, vous voyez que certaines croyances, devenues dogmes, persistent.

Pensez-vous que les règles sont encore tabou aujourd'hui ?
Non car l'accès à l'information contribue à faire régresser les tabous. Grâce à Internet surtout : les forums sur lesquels les femmes peuvent décrire leurs expériences et finalement s'apercevoir qu'elles ne sont pas "anormales", contribuent à faire évoluer les mentalités. Cette circulation de connaissances est positive : les femmes sont de plus en plus critiques, en particulier lorsque les informations sont normatives.

Que pensez-vous du phénomène "moon cup" ?
Ces coupes menstruelles ont effectivement beaucoup de succès, et de plus en plus, en particulier en Amérique du Nord. Et c'est tant mieux. C'est formidable : économique, écologique et confortable pour les femmes. Il n'y a plus de saignements à l'extérieur, il suffit des laver et c'est fini. En tout cas, c'est un mouvement que je trouve légitime. C'est bien que les femmes puissent disposer de plusieurs méthodes.

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Le site de Martin Winckler

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