Des images, pas de visages. Avec l'arrivée des Frères musulmans au pouvoir, le foulard islamique s'empare de la télé. Nouvelle oppression ou acquisition d'une liberté ?
Au Caire, jusqu'à la révolte qui a renversé le président Hosni Moubarak début 2011, les femmes qui arboraient le niquab étaient fermement maintenues à l'écart du paysage médiatique. Le poste préférait offrir le spectacle de clips musicaux et de séries à l'eau de rose servis par des actrices sexy, aux lèvres pourpres et à la crinière sauvage.
Dans les studios de Maria TV, lancée à l'occasion du ramadan, deux silhouettes couvertes de noir des pieds à la tête, dont seuls les yeux sont visibles par une fente, débattent des questions éditoriales du jour. Ce canal satellitaire conservateur, qui porte le nom d'une des épouses du prophète Mahomet, est dirigé et animé par une trentaine de femmes qui portent toutes le niqab, dissimulant intégralement corps et visage sous des épaisseurs de tissu. Aux commandes, c'est une prédicatrice, Safaa Refai, qui chapeaute, six heures par jour, des programmes "familiaux" empreints des préceptes de la sunna . La règle d'or : les hommes et les femmes non voilées ne passeront pas à l'antenne.
Prosélytisme
"Quand on regarde une émission, c'est le fond qui importe, pas l'apparence de l'animatrice", assène à l'AFP l'une des petites mains gantées de Maria TV qui présente les leçons de couture. "La communication humaine passe par les yeux", souligne la jeune femme de 28 ans dont le voile est bordé d'une fine dentelle. Ce qui compte, c'est un esprit qui peut transmettre du sens et des sentiments". Car il n'y a pas de décor non plus sur Maria TV. Combattre la laïcité est le but avoué de ce support austère.
Sur Maria TV, peu importe l'esthétique, le sourire et la cote de popularité qui font et défont les carrières. Pourtant, on est loin de la tolérance. En fait de "débats de société" et de conseils sur "l'intimité du couple", c'est l'enseignement des lois de Dieu que l'on promeut. Signe des temps, au Parlement, les députés salafistes prônent un retour au régime patriarcal.
Apprentissage démocratique
Au pays des pharaons, où les femmes peuvent étudier, travailler, voter, certains perçoivent dans l'émergence de cette chaîne thématique un exemple de la liberté d'expression que réclamaient les militants à l'origine de la révolution. Vrai recul dans le domaine du droit des femmes et illustration d'une montée de l'islamisme ultra-radical, cet accès à la lucarne pour celles qui ont fait le choix du voile serait aussi une victoire. Espérons qu'elle reste transitoire...