Laurence Rossignol : "Le chemin vers l'égalité réelle reste long, fragile et sinueux"

A l'occasion de la Journée internationale des Droits des femmes et à quelques semaines de l'élection présidentielle, Laurence Rossignol dresse, pour nous, un bilan du combat pour l'égalité.

© PDN/SIPA

Ministre des Familles, de l'Enfance et des Droits des femmes, Laurence Rossignol est connue pour défendre bec et ongles l'avortement, la pénalisation de la prostitution et la lutte contre le sexisme. Le 9 mars, elle remettra 16 prix sous le label "Sexisme pas notre genre" pour récompenser les initiatives les plus remarquables pour faire avancer l'égalité. "Parce que la mobilisation contre le sexisme doit continuer au-delà du 8 mars !", nous dit-elle.
Profitant des 40 ans de la Journée internationale des Droits des femmes initiée par l'ONU, Laurence Rossignol nous parle des avancées de ces dernières années, des combats à perpétuer et des femmes de qui s'inspirer.

Le Journal des Femmes : Une Journée internationale pour les droits des femmes : bonne ou mauvaise idée ?
Laurence Rossignol : Les deux. Tout dépend de la manière dont on se saisit de cette journée. C'est une bonne idée ne serait-ce que par son histoire… Ce jour permet d'affirmer et de revendiquer les droits de toutes les femmes, ceux qui restent à obtenir et ceux qui sont acquis mais qu'il faut protéger et préserver. Car en matière de féminisme, la vigilance doit être constante ! La Journée internationale des Droits des femmes peut aussi devenir une mauvaise idée lorsqu'elle devient la journée de La Femme et qu'elle renvoie les femmes à un idéal inatteignable, une vision essentialiste qui nie la diversité et la richesse de ce qu'elles sont. C'est-à-dire quand elle véhicule des stéréotypes de genre et des clichés sexistes . Ou qu'elle se transforme en opération commerciale pour vendre de la lingerie ou des bouquets de fleurs.

Quel bilan faites-vous de ces 5 dernières années du point de vue de l'égalité des sexes ?
Le Gouvernement a déployé des moyens inédits, notamment en doublant le budget alloué aux droits des femmes sur toute la durée du quinquennat. Cette détermination a produit des résultats concrets dans la vie des Françaises et des Français. Les familles monoparentales, composées à 85% de femmes, sont mieux protégées contre les violences économiques et l'isolement grâce à la création de la garantie contre les impayés de pensions alimentaires (GIPA), de l'Agence de recouvrement des impayés de pensions alimentaires (ARIPA) et du réseau d'entraide "Parents solos et cie".
Le droit des femmes à disposer librement de leurs corps a également été assuré grâce au remboursement de l'IVG et de tous les actes associés à 100%, à la suppression de la notion de détresse et du délai de réflexion et grâce à la diffusion d'une information fiable et objective sur le premier site officiel et via un numéro d'écoute et d'orientation. Sur le marché du travail, le taux d'emploi des femmes a augmenté. Entre 2012 et 2015, le nombre d'entrepreneures a plus que doublé. Et aujourd'hui, près de 40% des entreprises de plus de 50 salariés ont signé un accord égalité professionnelle. L'articulation des temps de vie a également été favorisée grâce à la réforme du congé parental qui incite à une meilleure répartition entre  les deux parents et l'ouverture de 70 000 nouvelles places de crèches entre 2012 et 2015. Les femmes victimes de violences sont aujourd'hui mieux prises en charge et mieux protégées. Le 3919, dispositif d'écoute, accueille chaque année 50 000 femmes victimes, un chiffre en constante augmentation, 1 550 places d'hébergement d'urgence ont été créées, plus de 300 000 professionnel.le.s ont été formé.e.s,. La prostitution est désormais reconnue comme une violence faite aux femmes. Le délit de racolage passif est supprimé et les principaux jalons du parcours de sortie de la prostitution sont désormais mis en place.

Quid du sexisme, violence souvent oubliée ?
Le plan d'actions et de mobilisation contre le sexisme, lancé le 8 septembre dernier, est venu renforcer plus encore l'action publique : il a permis d'engager une véritable prise de conscience sur l'existence et l'ampleur du sexisme dans notre société, grâce à l'engagement de citoyennes et de citoyens, d'associations, d'entreprises et de collectivités territoriales, grâce à  la campagne "Sexisme pas notre genre". Au-delà de préserver les acquis face aux courants obscurantistes, l'ambition de la gauche est d'aller encore plus loin car le chemin vers l'égalité réelle reste long, fragile et sinueux. Nous continuerons de lutter pour donner à la moitié de l'humanité la liberté de construire l'avenir qu'elle choisit, dans un monde un monde plus humain parce que plus juste.

De quelles avancées êtes-vous fière ?
Le 13 avril 2016, nous avons tranché et réaffirmé la position abolitionniste de la France à travers la loi visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées. Nous avons inversé la charge pénale, qui pesait auparavant sur les personnes prostituées et en faisant des délinquantes (avec le délit de racolage passif) afin de responsabiliser les clients, en pénalisant l'achat d'actes sexuels d'une contravention à hauteur de 1 500 euros.
Surtout, la loi reconnait aux personnes prostituées le statut de victimes d'un système et, pour la grande majorité d'entre elles, des réseaux internationaux de traite organisés par les proxénètes. Ces réseaux exploitent les femmes, les contraignent à la clandestinité, les privent de leurs droits – notamment celui de disposer librement de leur corps – et les enferment brutalement, durablement, dans une spirale de violences physiques, psychologiques et sexuelles.
Nous avons créé le parcours de sortie de la prostitution, fondé sur un accompagnement adapté des personnes – quelle que soit leur nationalité – et sur une aide financière à l'insertion sociale et professionnelle. Le Gouvernement s'est engagé, pour cela, à abonder un fonds spécial dédié. À l'heure où nous cherchons à faire évoluer les représentations véhiculées sur les femmes et les hommes, je crois important de rappeler que l'égalité demeurera illusoire tant que des hommes pourront vendre, louer et acheter le corps des femmes.

N'est-ce pas aussi aux hommes de lutter ? 
Oui bien sûr, c'est un combat commun qui bénéficie à toutes et tous, même s'il est vrai que dans l'histoire, les droits des femmes ont été acquis surtout parce que des femmes se sont battues. De nombreux hommes sont déjà engagés pour l'égalité et je tiens à les saluer. Je pense par exemple aux entrepreneurs qui promeuvent des politiques de mixité professionnelle dans leurs entreprises, à tous les niveaux, y compris dans les organes de direction et les conseils d'administration – ce qui devrait être la norme, entendons-nous bien, mais qui repose encore beaucoup sur les bonnes volontés. De manière générale, et cela a été souligné dans un rapport de France Stratégie sur le coût économique des discriminations, l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes est l'un des piliers de la qualité de vie au travail et de la cohésion sociale en entreprise, dont on connaît l'effet sur le bien-être des salariés. Il faut que les hommes, tout autant que les femmes, soient convaincus que l'égalité constitue un principe de justice sociale, ce qui nous concerne tous.

Pour ceux qui en doutent encore : en quoi la parité est-elle une priorité ?
La parité est à la fois un principe constitutionnel et un levier fondamental pour atteindre l'égalité et une démocratie plus juste. Des progrès immenses ont été réalisés. Désormais les assemblées des régions et des départements sont paritaires. Les pénalités à l'encontre des partis politiques ne respectant par la parité aux élections législatives ont été doublées. L'obligation de compter au moins 40% de femmes dans les conseils d'administration des grandes entreprises a été avancée de 2018 à 2017 et l'obligation de parité a été généralisée aux instances consultatives, aux ordres professionnels, aux fédérations sportives et aux chambres consulaires. Malgré ces efforts, le sexisme demeure un plafond de verre contre lequel les femmes semblent se heurter à mesure qu'elles gagnent en responsabilité, et ce, dans tous les domaines : politique, public, privé, syndicats, partis, établissements culturels, etc. Il faut maintenir la pression.

Quels combats reste-t-il à mener ?
Ils sont nombreux ! C'est pourquoi nous organisons un événement avec le Ministre des Affaires Etrangères et du Développement International en présence de féministes de tous les continents, autour d'un texte, le Serment de Paris. Il appelle les forces progressistes à se rassembler pour lutter contre les violences faites aux femmes et pour promouvoir un droit universel à la santé sexuelle et reproductive. J'invite l'ensemble de la société à s'engager, dans un contexte mondial de montées des conservatismes et des traditionalismes. Cette détermination et ces combats, je les porterai également lors de la prochaine commission sur le statut de la femme à l'ONU à New York dans quelques jours, où il sera notamment question d'autonomisation économique des femmes. Pour la première fois, la France pourra engager des négociations pour faire valoir un modèle abolitionniste s'appuyant sur un volet pénal et social. Evidemment, j'évoquerai aussi la nécessité de dépénaliser l'avortement, les droits sexuels et reproductifs étant la condition sine qua non à l'autonomisation et à la libération des femmes.

Quelle figure féministe vous a inspirée ?
Pour moi est féministe tout ce qui décrit et fait réfléchir sur la condition des femmes. Je tiens ainsi Mad Men pour une série féministe. Bien sûr, celles qui ont milité et agi pour la cause des femmes méritent une place particulière. J'ai une grande admiration pour les suffragistes et les socialistes du début du XXème siècle comme Clara Zetkin ou Madeleine Pelletier : elles se battaient contre l'ordre patriarcal, y compris dans leur propre parti ou leur formation philosophique.

Que pensez-vous de la place du débat sur l'égalité des sexes dans la course à l'investiture ?
Il est insuffisamment présent. Le contexte international – dépénalisation des violences conjugales en Russie, fin des subventions aux ONG qui soutiennent l'avortement et le planning familial aux Etats-Unis, durcissement sur les conditions d'accès à l'IVG évoqués en Pologne et quelques années auparavant en Espagne – auquel s'ajoutent des conservatismes et populismes savamment entretenus, doivent appeler la plus grande mobilisation de tous les acteurs politiques responsables. Avec constamment à l'esprit la phrase de Simone De Beauvoir : "N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant."

Bientôt un nouveau Président(e), quel avenir politique voyez-vous pour les Droits des femmes ? Plus précisément, quelle pérennité pour un ministère de plein exercice, passé secrétariat d'Etat puis rallié à l'Enfance et aux Familles ?
Plus que la pérennité de ce ministère dans le périmètre que vous rappelez, ce que je souhaite c'est une prochaine ministre des Droits des femmes qui soit féministe. Tout autre secteur qui viendra étoffer son portefeuille sera un levier supplémentaire pour agir en faveur des droits des femmes.

Qui, selon-vous, incarne aujourd'hui, sur la scène française et internationale, le mieux le combat pour l'égalité des Droits ?
Je pense à une jeune boxeuse révélée par les Jeux Olympiques de Rio, Sarah Ourahmoune, qui s'est illustrée dans une discipline dont, je le rappelle, les compétitions n'étaient pas ouvertes aux femmes il y a 20 ans. Il s'agit d'un parcours de réussite dans le sport jusqu'aux plus hautes récompenses, mais c'est aussi le parcours d'une femme qui a créé son entreprise, dans un pays où elles ne sont que 30% à se lancer dans l'aventure. A sa réussite, sur des chemins majoritairement empruntés par les hommes, s'ajoute aussi un engagement résolu, en faveur de la lutte contre les violences faites aux femmes qu'elle n'hésite pas à dénoncer, mais aussi pour accompagner les femmes à découvrir son sport, grâce à l'association qu'elle a créée. Par sa médaille d'argent et la forte médiatisation qui l'a accompagnée, par son discours et ses actions engagés, Sarah Ourahmoune devient un modèle pour les jeunes filles qui peuvent ainsi plus aisément s'identifier à une future championne aux valeurs affirmées. Je suis très fière qu'elle ait accepté d'être une des marraines de la mobilisation contre le sexisme.

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