Brigitte Lahaie : "Notre société ne sait pas parler ni d'amour ni de sexe"

INTERVIEW - Brigitte Lahaie est la marraine de l'association Ennocence qui œuvre pour la protection des mineurs face aux images pornographiques. Ces dernières sont de plus en plus présentes dans notre environnement. Nous avons rencontré l'ex-star du X et auteur qui dénonce une fâcheuse tendance à la violence.

© DR Brigitte Lahaie

À l'heure où les grandes chaînes telles que McDonalds ou Starbucks se sont décidées à bloquer les sites de pornographie au sein de leurs espaces, consulter des films X n'importe où, n'importe quand, semble banalisé. Ce qui n'est pas sans risque : 74 % des enfants exposés malgré eux à des images pornographiques en ligne affirment l'avoir mal vécu. C'est ce que révèle l'association Ennocence qui lutte au quotidien pour protéger les enfants contre la pornographie sur le Web. C'est le combat que mène son ambassadrice, Brigitte Lahaie, ex-actrice devenue animatrice radio.

Le Journal des Femmes : Y-a-t-il une réelle différence entre le X des années 70-80 et la pornographie contemporaine ?
Brigitte Lahaie : Il n'y a plus d'histoire. Je ne dis pas que dans les films que j'ai tournés il y avait des scenarii extraordinaires qui auraient mérités des oscars, mais il y avait quand même des thèmes. On était dans un mouvement de libération des femmes et d'une sexualité relativement ouverte. Aujourd'hui, la femme c'est une poupée gonflable avec trois trous dans laquelle on introduit de plus en plus de choses.

Quelle est votre ressenti par rapport à cette violence ?
Brigitte Lahaie : Je suis assez révoltée parce que je me suis battue pour ne jamais renier ce que j'ai fait. J'ai suivi ça depuis les années 75 : j'ai du recul. La pornographie a toujours voulu aller plus loin que la sexualité des Français. Il y a eu une escalade dans les années 90. On voyait des choses de plus en plus violentes pour les femmes. Aujourd'hui, c'est du grand n'importe quoi. Les actrices sont obligées de s'anesthésier le vagin ou le rectum pour subir des trucs que jamais personne n'aurait envie de faire dans sa vie privée. Je ne peux plus cautionner.

L'érotisme a-t-il toujours sa place dans la société actuelle ?
Brigitte Lahaie : J'ai l'impression que l'érotisme est un art qui s'apprend. Je suis toujours étonnée de voir que les gens ne savent pas fantasmer. Ils sont trop dans le réel. C'est difficile de se projeter, de développer son imaginaire. C'est valable sur des plans autres que le sexuel.

Est-ce un véritable problème ?
Brigitte Lahaie : Ce sont les rêves qui nous permettent de ne pas déprimer, sinon la vie peut vite devenir anxiogène. Une société se construit sur de beaux idéaux, des rituels qui ont du sens : on a perdu beaucoup de tout ça et chacun est livré à soi-même avec de plus en plus d'addiction à la pornographie. On fuit dans des chimères.

Pourquoi avoir choisi d'être la marraine de l'association Ennocence ?
Brigitte Lahaie : J'ai longtemps été 100% défenseur de la pornographie. Je ne suis pas censeur par nature. Puis, à force d'entendre des témoignages de parents et de constater que beaucoup d'hommes sont en difficulté, justement à cause de ce trop d'images, je me suis dit que c'était peut-être le moment de m'investir.

N'est-ce pas contradictoire avec votre passé de star du X ?
Brigitte Lahaie :
Au contraire, on ne pourra pas m'accuser d'être une femme coincée, qui défend les mœurs à tout prix. Je pense que ma notoriété, l'image que je représente, est bien pour cette association. Mon travail depuis 30 ans, c'est de lever les tabous et de parler de sexualité.

Quel est le problème de la vision de ces images par un enfant ?
Brigitte Lahaie :
J'ai beaucoup travaillé la psychologie après avoir étudié la sexologie. Je me rends alors compte que ce qu'on vit quand on est enfant a des répercussions sur la suite de votre vie affective et sexuelle. On ne peut pas banaliser cette surexposition.

Qu'entraîne l'exposition précoce chez les plus jeunes ?
Brigitte Lahaie :
Il y a une sorte de sidération face à la violence. Cela crée une trace amnésique chez lui comme lorsqu'il y a des attouchements. C'est une effraction dans l'imaginaire d'un enfant qui n'est pas prêt à recevoir cette image.

Que peuvent faire les parents pour les protéger ?
Brigitte Lahaie : C'est compliqué. On peut mettre un contrôle parental, même si à partir d'un certain âge, ils ont tous un smartphone. On peut néanmoins redonner confiance aux parents en leur disant qu'interdire Internet ce n'est pas ne pas aimer sa progéniture, c'est la protéger. On n'arrête pas de dire aux enfants qu'il ne faut pas traverser la route n'importe quand... On peut aussi agir au plan national pour le Web.  L'association a déjà rencontré certains députés.

Êtes-vous pour la censure ?
Brigitte Lahaie : Je crois que boire entre amis du champagne, ça n'est pas un problème. En revanche picoler dès le matin et être bourré toute la journée… La pornographie, c'est pareil. Il n'est pas question de l'interdire, mais il faudrait peut-être prendre conscience qu'aujourd'hui elle se déverse partout et n'importe comment. La censure n'est pas la solution.

Que faut-il faire pour stopper ce déferlement d'images négatives sur les jeunes générations ?
Brigitte Lahaie : Je ne cesse de le répéter : les enfants d'aujourd'hui, c'est la société de demain. Dans notre société, on parle mal d'amour, de sexe... Si en plus, on nous abreuve de mauvaise pornographie… On pourrait avancer sur l'éducation sexuelle, que je préfère appeler "éducation affective", apprendre ce qu'est la relation à l'autre. Il faut du courage politique et la compréhension de ce qu'est l'être humain. On a du retard : il aurait fallu prendre les choses en main il y a une vingtaine d'années. Mais c'est un combat que j'ai choisi de mener.

© DR Brigitte Lahaie

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