Violences faites aux femmes : les médias infligent un pouvoir dévastateur

Déjà trop souvent victimes de violences sexistes, les femmes doivent faire face à une autre forme de brutalité. Celle du vocabulaire utilisé par la presse. Parler de "drame conjugal" quand il s'agit d'un meurtre peut avoir plus de conséquences qu'il n'y paraît. On vous explique pourquoi les mots tuent.

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"Drame familial", "dérapage", "crime passionnel", "différend conjugal"… Tout le monde a déjà lu ces mots tragiques en Une des journaux. Problème : on parle ici de faits concrets, de meurtre, de violence au sein du couple , de viol sur mineur ou de harcèlement sexuel. De manière détournée, sans les nommer directement. Créé en mars, le Tumblr Les mots tuent s'est donné pour mission de répertorier les pires exemples en la matière. Chargée de mission auprès de Laurence Rossignol et ancienne journaliste, Sophie Gourion y liste les banalisations des actes de brutalité par les médias français. Agences, quotidiens nationaux ou régionaux, titres locaux, sites internet… Tous les organes de presse sont concernés par ce sexisme ordinaire insidieux. Il suffit de voir le traitement journalistique du meurtre à Anglet d'une femme et de ses deux filles par le père de famille pour réaliser l'ampleur du phénomène. Dans la presse, ce crime a été qualifié de "drame familial". Une tournure souvent employée pour évoquer les affaires criminelles entre personnes parentes.


Anne-Charlotte Husson, linguiste, nous a expliqué pourquoi l'expression a un impact négatif : "Drame, comme passionnel, évoquent le domaine du théâtre. L'idée est que l'individu est emporté par une force qui le dépasse et n'est donc plus responsable de ses actesParler de crime passionnel conduit aussi à déplacer l'accent du crime vers la passion amoureuse et, de ce fait, à dédouaner au moins en partie le coupable, lui-même victime de ses passions." Le lyrisme prend le pas sur l'information, au détriment d'un traitement juste du sujet.

Pour continuer dans l'analyse, le terme "dérapage", souvent employé quand il est question d'homicide au sein d'un couple ou d'agression sexuelle, est tout aussi problématique. "L'attention porte moins sur la dimension criminelle que sur les émotions", étudie l'experte. Et d'expliciter : "Ces mots empêchent de voir la dimension systémique de la violence envers les femmes. On est dans le registre de l'erreur individuelle, du faux pas, ce qui dissimule le problème global."

Faits divers pour violences pas banales

Pourquoi la presse utilise-t-elle alors ce vocabulaire ? Les mots qui tuent font en réalité partie du lexique du fait divers, rubrique où les faits sont romancés avec détails. Dans une interview accordée à Europe 1, la féministe à l'origine du Tumblr dédouane en partie ses confrères pour cette utilisation quasi-automatique, liée au genre judiciaire. "Ils n'ont souvent pas le temps d'enquêter ou d'aller plus loin, ce qui les oblige à raconter les faits hors contexte : leurs articles ne disent pas si de telles violences ont déjà eu lieu ou se sont répétées", explique-t-elle. Le problème du classement en faits divers se pose alors. Traiter d'une victime de violences conjugales dans cette rubrique par exemple, revient à attribuer un caractère exceptionnel à cette brutalité. Alors qu'il ne s'agit que très rarement de faits isolés. La "dimension criminelle et systémique" de ces violences est occultée, comme nous le fait remarquer Anne-Charlotte Husson.

Dans un rapport publié en 2014, l'Observatoire de la déontologie de l'information développe cette problématique : "Le fait-divers est particulièrement marqué par les stéréotypes. Il s'agit d'un genre journalistique particulier, où le récit tend à l'emporter. Il faut "des histoires", et les histoires vivent d'idées préconçues. Parfois, des clichés sur les relations hommes-femmes perdurent dans l'esprit des journalistes, qui gênent leur appréciation des faits, et les orientent."

La course au clic des sites Internet et l'attrait du lecteur pour les histoires sordides jouent aussi leur rôle dans la banalisation. C'est pourquoi des formulations telles que "un oncle caresse sa nièce", un instituteur a des "relations" avec une élève ou un sexagénaire "séduit" une ado pullulent sur le Web. "Parler de séduction, de relation, de caresses fait entrer des agressions sexuelles dans l'ordre des relations d'affection ou des relations sexuelles normales entre adultes consentants", regrette Anne-Charlotte Husson. Souci de taille : il s'agit ici d'attouchement sexuel, de viol et de pédophilie. "Le discours journalistique joue un rôle crucial dans la manière dont les lecteurs et spectateurs perçoivent le réel", rappelle la linguiste. Et avec ces mots qui minimisent les violences et déculpabilisent le coupable, le média se rend alors complice de sexisme ordinaire, de banalisation de la violence.

Malgré les avertissement des féministes, la tendance ne s'inverse pas. Il y a peu, le Berry.fr publiait un article hallucinant titré "Il passe par le toit pour exiger un rapport sexuel de son ex" et rédigé comme un buzz marrant, à base de paroles des Rita Mitsouko… Alors qu'il était question de violation d'un domicile pour agresser sexuellement une victime. Face à l'indignation des internautes, le papier a depuis été dépublié.

Dans un billet posté sur le Huffington Post, la militante Stéphanie Lamy impute également une partie de la responsabilité aux magistrats, qui eux même emploient ces termes alors qu'ils n'apparaissent pas dans la loi… La faute, peut-être en partie, à leur lecture de la presse. Les journalistes judiciaires relatent alors le "crime passionnel" évoqué au tribunal. Cercle vicieux.

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Eliminer le problème grâce aux journalistes

Que faire pour que ces banalisations sexistes cessent ? Les féministes prônent un traitement de ces affaires dans une rubrique dédiée, type "phénomènes de société". Afin d'insister sur l'aspect généralisé et fréquent des violences faites aux femmes.

En Espagne, depuis 2008, des médias ont mis en place un code déontologique en dix points. Entre autres : "Nous utiliserons les termes de 'violence de genre', 'violence machiste', 'violence sexiste' et de 'violence masculine contre les femmes', dans cet ordre de préférence. Nous rejetons les expressions 'violence domestique', 'violence au sein du couple' et 'violence intrafamiliale'" ; "Nous ne publierons ni photos ni détails morbides" ; "Jamais nous ne chercherons de justifications ou de 'raisons' (alcool, drogues, disputes…). La cause de la violence de genre est le contrôle et la domination que les hommes exercent sur leurs compagnes."

À quand la même prise de conscience en France ? La solution se trouve sûrement dans l'emploi d'un nouveau discours, plus juste, à base de "féminicide", de "machisme", de "gynophobie". Réhabiliter le vocabulaire du sexisme pour mieux l'éradiquer.

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