Sexisme : et si on échangeait les rôles ?

Dans le livre "Martin sexe faible", le héros est trentenaire, célibataire et entouré de femmes puissantes. Au sein de cet univers parallèle au nôtre, c'est Jane Bond qui sort au cinéma et Bernadette Chirac l'ancienne présidente. Switcher les genres pour éveiller les consciences au sexisme ordinaire, bonne ou mauvaise idée ?

© Capture d'écran Youtube

"Je m'appelle Martin, j'ai 30 ans et dans mon monde, ce sont les femmes qui ont le pouvoir." Voilà en quelques mots, l'idée de Paul Lapierre, Antoine Piwnik et Juliette Tresanini. Avec la web-série Martin, sexe faible, éditée en livre aux éditions Equateurs, les trois auteurs ont décidé d'inverser les genres dans des situations du quotidien. On suit alors la vie de Martin, mec "nature" qui tente de percer dans le journalisme et de trouver l'amour.
Au tour des hommes, à travers l'expérience de ce trentenaire, de se faire siffler dans la rue, harceler au travail, juger sur leur physique. Le procédé est efficace : en 2 minutes sur Youtube, le sexisme ordinaire nous apparaît aussi grossier qu'il l'est, quand la société a tendance à faire semblant de l'oublier.

Pourquoi c'est bien ?

Dans le monde de Martin, les femmes sont chefs, harceleuses de rue, et/ou souvent misandres. Pendant ce temps, les hommes prennent la pilule, ont des sueurs froides quand vient la saison du maillot de bain et deviennent "virilistes" en se tartinant de crèmes hydratantes. Las de mener son combat sur la Toile, Martin sexe faible est également sorti en librairies. L'ouvrage sous forme de journal intime détaille la vie de ce type, tiraillé entre l'envie de briser les codes sexistes et son désir d'enfant. Car Martin doit rapidement trouver une génitrice à cause de son horloge biologique.
Les problématiques "féminines" sont transposées chez l'homme de manière jouissive. À leur tour de complexer parce qu'on les matraque d'images de corps parfaits, Ryan Gosling et Brad Pitt en têtes de gondoles. À eux d'en avoir marre de se faire inviter au restaurant parce l'autre sexe veut asseoir sa supériorité financière.
Au fil des pages, on rit des énormités qui malheureusement ne nous sautent plus toujours aux yeux. On s'indigne, aussi, des vrais chiffres disséminés ici et là. Sur la représentation des hommes (donc des femmes) dans le milieu professionnel, ou au détour d'une métaphore genrée.

Oui, mais...

À vouloir dénoncer la misogynie subie par les femmes, la fiction a tendance à trop caricaturer ses personnages. Martin est presque rabaissé à son seul désir d'enfant dicté par la pression sociale. Les préjugés sont malmenés, parfois au sens propre. Le flic musclé et sexy (cliché) devient une fliquette sexy et un brin limitée mentalement. Le frère protecteur se transforme en sœur "phallocrate" malgré elle. Et les filles normales sont tellement rares que le héros n'en croise qu'à la machine à café. En inversant les rôles, on tombe dans un monde où les hommes ne seraient que de gros lourdingues sexistes ou des ignorants, rarement des personnes bien et respectueuses des femmes. Un univers où les femmes sont obsédées par leur envie de maternité et leur besoin de reconnaissance. Même si c'est encore le cas parfois en 2016, ces personnages peuvent vite faire perdre le sens des réalités à un non-initié du féminisme, surtout au milieu de mises en situation aussi justes que celles exposées.

Il était une fois, au pays des femmes

Malgré tout, l'inversion des rôles reste l'un des meilleurs moyens pour faire réaliser à certains les pressions subies par les femmes. Ouvrir les yeux par la caricature, l'exagération et la mise en situation. Avant Martin sexe faible, il y avait déjà Jacky au royaume des filles. Dans un registre différent, Vincent Lacoste vivait dans un monde où les hommes étaient voilés, au service de ces dames, dans l'attente de devenir le "grand couillon" d'une femme. Les familles étaient gérées par les mères, le pays par une générale.

Sur Internet, le procédé n'est pas nouveau. Leah Green, journaliste pour le Guardian, a fait l'expérience de harceler des hommes dans la rue pour voir leur réaction, en 2014. Un an auparavant, des étudiants canadiens faisaient parler d'eux en renversant les rôles dans des publicités sexistes. Le résultat ridicule démontrait à quel point les femmes sont rabaissées pour faire vendre. En 2010, le court-métrage Majorité Opprimée s'attaquait aussi aux clichés avec un père de famille agressé dans une ville où la nounou est un homme et où les femmes font leur jogging torse nu. Comme chez Martin sexe faible. Un livre à mettre entre les mains de Martine (la copine qui ne comprend pas l'utilité du féminisme), Sébastien (ce frère qui ne voit pas le sexisme ordinaire) ou Jean-Eude (le collègue misogyne qui adore quand vous êtes en robe). Parce qu'une piqûre de rappel n'a jamais fait de mal à personne. Douloureuse et drôle à la fois.

Martin sexe faible, d'Antoine Piwnik (éditions Equateur), 15 euros. Sur Youtube, ici.

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