Caroline De Haas, une féministe dans la bataille des Européennes

Caroline De Haas, cofondatrice d'Osez le féminisme et ex-conseillère de la Ministre des Droits des Femmes, a claqué la porte du PS après 13 ans de militantisme. Fer de lance de l'égalité femmes-hommes, elle part à l'assaut de l'Europe en présentant des listes autonomes.

Caroline De Haas, une féministe dans la bataille des Européennes
© SIPA

Forte tête coiffée d'une coupe garçonne, fille de médecins, née en 1980 dans un village de l'Ain, aînée d'une fratrie de huit, Caroline De Haas a le verbe haut et le féminisme chevillé au corps. Bien décidée à se débarrasser des stéréotypes de genre, elle est candidate en Ile-de-France de Féministes pour une Europe solidaire (FPES) aux élections européennes. Rencontre avec un esprit vif et battant.

Le Journal des Femmes : Avant de porter le projet d'une Europe des droits des Femmes, vous étiez au cabinet de Najat Vallaud-Belkacem...
Caroline De Haas : J'étais en charge des politiques féministes. Je devais construire une approche intégrée de l'égalité homme-femme, de la rendre irréversible, structurelle, et d'y sensibiliser les ministres et les hauts-fonctionnaires. Pour retrouver ma liberté de parole et d'action, j'ai créé, il y a un an Egaé, d'égal à égale, une agence de formation qui propose aux entreprises d'utiliser les outils de l'égalité.

Vous avez été la collaboratrice du représentant de l'aile gauche du PS, Benoît Hamon. Rejoindre le ministère de l'Education nationale aurait été une aubaine pour vous qui prônez une mixité totale, un enseignement non sexué dès l'école ?
Caroline De Haas : Je ne fais pas ma vie en fonction des responsables politiques. Je restais au PS car c'était le meilleur moyen de changer la vie des gens, de réaliser un projet de transformation des mentalités, de la société. J'ai accepté le compromis, mais le désaccord politique et devenu trop grand avec la réforme des retraites qui a souligné l'hypocrisie du gouvernement. Les membres du PS accroissent les inégalités, ils changent le logiciel de la Gauche.  

Quels sont vos combats ?
Caroline De Haas : L'Espagne a sonné l'alarme. Il y a deux urgences : la menace qui plane sur l'IVG et la question économique, notamment les conséquences sur les femmes des politiques d'austérité. Nous proposons l'inscription des droits à la contraception et à l'avortement dans la Charte européenne des droits fondamentaux et la défense d'une Europe qui garantisse l'emploi décent, le salaire égal pour un travail égal. Les femmes salariées gagnent 27 % de moins que les hommes. Elles sont cantonnées à des emplois de service à la personne, de nettoyage, de soins aux autres, sans progression possible. Outre cette ségrégation, il y a le plafond de verre : l'impossible accès à des postes à responsabilité. Les femmes constituent 85% des travailleurs précaires, 83% des temps partiels. Nous nous pencherons aussi sur la question des migrantes et celle des violences faites aux femmes. Une Européenne sur 3 est victime de violence conjugale, une femme meurt tous les deux jours sous les coups de son compagnon et 75 000 femmes sont violées chaque année en France. Sans oublier que 80 % des tâches domestiques sont assurées par les femmes...

Justement, une thématique comme le partage des tâches ménagères est-elle du ressort de la politique internationale ?
Caroline De Haas : Evidemment, il ne s'agit pas de légiférer pour savoir qui descendra la poubelle... Mais, dites-moi, avez-vous un goût particulier pour la lessive ou la vaisselle ? Un amour immodéré pour le passage d'aspirateur ?

Non, bien que certaines vous diront que "ça détend"...
Caroline De Haas : Se présenter aux élections européennes, c'est espérer travailler à l'éducation à la citoyenneté. La question de l'articulation entre maternité et carrière est déjà traitée à cette échelle à travers la garde des enfants. Si les pays nordiques ont pris de l'avance sur le sujet, l'égalité homme-femme n'existe dans aucun pays du monde, même les plus avancés. En Allemagne, les crèches accueillent seulement 14% des moins de trois ans. En Suède, la mère doit rester à la maison la première année. Il s'agit d'aller plus loin. La politique ne doit pas rester l'apanage des hommes, encore moins celle des technocrates de Bruxelles peu soucieux de parité.

Et votre campagne se fera avec ou sans les hommes ?
Caroline De Haas : Nous n'avons pas choisi notre sexe, nous n'avons pas les mêmes privilèges... L'analyse du système social montre qu'il nous est impossible de nous émanciper. Il ne s'agit pas d'écarter les hommes pour autant. Ils ne sont pas tous misogynes. Il n'y a bien qu'Eric Zemmour pour voir dans nos revendications féministes, la recherche de  l'inversion des mécanismes de domination. C'est ridicule. Le projet féministe fait avancer l'ensemble de la société. D'ailleurs, 53% de la population se déclare féministe.

Et concrètement ?
Nous présentons des listes paritaires dans cinq eurorégions. Le comité de soutien, présidé par l'anthropologue Françoise Héritier, compte également l'historienne Michelle Perrot, l'écrivain Annie Ernaux, Simone Iff, historique du Planning Familial, ou Monique Antoine, cofondatrice du Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (MLAC), mais aussi le sociologue Christian Baudelot ou le président du Samu social de Paris Eric Pliez qui seront en lice le 25 mai.

Et vos autres chevaux de bataille (interdiction du port du voile, abolition de la prostitution, pénalisation des clients, rejet de la gestation pour autrui ou du porno) sont-ils au programme ?
Caroline De Haas : Nous n'avons pas encore formalisé cela, mais nous revendiquons le droit des femmes à disposer de leur corps et nous nous opposons à sa marchandisation sous toutes ses formes. Par ailleurs, le divin n'a pas à s'immiscer dans le législatif ou le juridique. Au nom de la laïcité, je m'oppose à ce qu'une religion puisse imposer le voile.

Certains vous reprochent une vison passéiste voire moralisatrice...
Caroline De Haas : Ce qui me dérange dans la pornographie, ce n'est pas la nudité ou la crudité que je conçois dans l'art par exemple. Non, ce qui m'interpelle c'est le formatage de la sexualité. Le sexe est un lieu de liberté et d'émancipation. En pratique, le champ des possibles est immense, mais le pénis en érection est sacralisé et le clitoris, négligé. Il faut éduquer au plaisir féminin. Le clitoris est aussi un enjeu électoral !

Vous êtes en couple avec un économiste, vous avez un petit garçon de trois ans : comment appliquer-vous au quotidien vos préceptes féministes ?
Caroline De Haas : Pourquoi parler de ma vie privée, rentrer dans l'individuel alors que je travaille pour l'intérêt collectif ? Vous n'auriez pas posé cette question à un homme, par exemple...

Détrompez-vous...
Caroline De Haas : Alors disons que j'essaye au maximum que sphère intime et sphère professionnelle soient déconnectées. Certes, lorsque mon fils me demande une poupée, c'est volontiers. A l'inverse, je boycotte certaines maisons d'éditions dont les livres pour enfants véhiculent des clichés machistes. Mais dans ma vie de femme, de mère, dans mon rapport avec mon compagnon, je ne peux pas donner de leçons. Je n'ai pas trouvé la potion magique. Evidemment, je me surprends à reproduire des schémas que j'abhorre, à dire à mon mec des trucs qui me révulseraient si je les entendais, mais ce qui est du ressort de l'affect, du personnel ne définit pas mon identité militante. Si vos lectrices veulent me connaître, allons boire des coups ensemble !

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Caroline De Haas en 2011 © SIPA