"En Afghanistan, on pense que les femmes sont bonnes à rien"

Shahrbanoo Sadat, 26 ans seulement, est la première réalisatrice afghane à avoir présenté son film au Festival de Cannes. Avec "Wolf and Sheep", elle dépeint un territoire rural miné par les qu'en-dira-t-on. Elle nous parle de son pays, loin des clichés sur la guerre.

© Pretty Pictures

Shahrbanoo Sadat signe Wolf and Sheep, un film d'auteur afghan, sans char, kalachnikov et soldats américains. Mais avec des villageois, des enfants, des rumeurs et des coutumes. Pour cette jeune fille de 26 ans née en Iran, l'Afghanistan a longtemps été la terre de ses parents et un pays en guerre dépeint avec des images de violence.
A l'âge de 11, la petite réfugiée citadine débarque avec sa famille dans le village natal de son père, celui qu'elle expose dans son premier long-métrage. Là-bas, elle découvre une autre forme de violence : celle des traditions, du rejet communautaire, de la barrière de la langue. Elle supplie sa famille d'aller à l'école et se retrouve, de ses 15 à ses 18 ans, au milieu de 2000 garçons dans un établissement à 3 heures de marche. Puis à la majorité, elle prétend une visite chez sa sœur à Kaboul pour enfin renouer avec la ville. "Je ne reviendrai pas", dira-t-elle à son père à peine arrivée dans la capitale.
Shahrbanoo Sadat rêve de faire de la physique et passe l'examen pour la fac... de cinéma et de théâtre par mégarde. Contrainte de continuer pour ne pas donner une raison à son paternel de rentrer, voilà la jeune fille lancée dans une carrière qui la mènera jusqu'au Festival de Cannes, cette année, avec un premier long-métrage inspiré de ce village où elle s'est sentie brimée. Wolf and Sheep est un portrait de l'Afghanistan telle qu'elle l'a découverte. Et comme elle devrait être vue par le monde, selon elle.

© Pretty Pictures

Le Journal des Femmes : Que voulez-vous que les gens voient de l'Afghanistan ?
Shahrbanoo Sadat : J'ai un grand intérêt pour les films sur mon pays, qui est une nation compliquée. J'aime voir comment les étrangers le dépeignent, mais je n'ai jamais réussi à me sentir connectée à ce qu'ils montrent. Ils sont dans le mensonge ou le tourisme. Si on s'éloigne du sujet de la guerre, personne ne sait rien sur l'Afghanistan. Même les réalisateurs afghans ne parlent pas de leur vision personnelle des choses, mais suivent les clichés étrangers. J'ai vécu 7 ans dans le village de Wolf and Sheep et je n'ai jamais vu de scène de guerre, J'ai vu ce qu'est une société traditionnelle, religieuse, Je connais les racines du problème.

Qu'en ont pensé les Afghans ?
Là-bas, le cinéma n'est qu'un divertissement. ils préfèrent Spider Man aux films sur leur pays. J'ai montré Wolf and Sheep à des réfugiés en Suisse qui m'ont dit qu'ils s'y reconnaissaient, qu'ils comprenaient mon langage. Mais ils avait une question : "Pourquoi faites-vous un film là dessus ?" Pour eux, ça n'a aucun intérêt. Il y a beaucoup de choses qui me semblent importantes à raconter sur mon pays parce que personne n'y prête attention. Il faut prendre le risque de le faire. Mon projet englobe 5 films liés, mais indépendants. La suite fera le parallèle entre le Kaboul des années 80 envahi par les soviétique et celui de mon enfance avec les Américains.

© Pretty Pictures

Être une femme et faire du cinéma, c'est perçu comment chez vous ?
En Afghanistan, on ne croit pas en vous si vous êtes une femme. Personne ne va vous empêcher de faire quoi que ce soit, parce que vous êtes si petite à leurs yeux qu'ils vous pensent bonne à rien. On vous ignore, mais au moins on vous laisse tranquille ! Et comme je crois en moi, ça me va. Pendant les démarches administratives pour le tournage, on ne m'a pas prise au sérieux donc on m'a tout signé sans même regarder. Mais ce n'est pas que l'Afghanistan, le monde a un gros problème avec les femmes.

Qu'entendez-vous par là ?
Travailler dans le cinéma ou la télévision, c'est un truc d'hommes. Même mon équipe avait du mal à me considérer comme réalisatrice. Pour eux, le metteur en scène doit être  tyrannique et demander des choses impossibles. Je ne suis pas comme ça. Je ris, j'aide... A Cannes, un photographe m'a demandé de prendre des poses autoritaires. Pourquoi voulez-vous me dépeindre comme ça ? Pourquoi chercher à rendre la femme masculine ou dominatrice à partir du moment où elle a un pouvoir ?

Wolf and Sheep, au cinéma le 30 novembre 2016.

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