Droits des femmes, avortement, violences : la Turquie fait naufrage

Au début du mois, le président turc Recep Tayyip Erdoğan faisait de la maternité une condition essentielle pour être une femme accomplie. Une nouvelle déclaration polémique qui s'ajoute à de nombreuses autres et apparaît comme une régression inquiétante, alors que la Turquie semble s'enfermer dans ses contradictions.

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C'est le serpent de mer turc : depuis 1999, le pays tente d'intégrer l'Union européenne, en vain. Les raisons qui bloquent son admission sont nombreuses : la répression de la minorité kurde, la non-reconnaissance de l'indépendance de Chypre, le non-respect des droits de l'Homme, de la liberté de la presse et... la condition de la femme dans le pays. En la matière, la Turquie oscille entre avancées et retours en arrière qui la maintiennent dans une impasse. 
Parmi les principaux signes d'ouverture, il faut citer le droit de vote accordé aux femmes dès 1934, soit 10 ans avant la France, ou l'autorisation de l'avortement pour raisons médicales en 1965, là encore bien avant que le gouvernement français légifère sur le sujet. 
Pourtant, le pays fait plus souvent la Une des médias pour son traitement régressif des femmes et un homme symbolise ce carcan : Recep Tayyip Erdoğan, président de la Turquie depuis août 2014. Dix ans avant d'accéder aux plus hautes fonctions, alors qu'il est à la tête du très conservateur Parti de la justice et du développement, il propose de criminaliser l'adultère quand celui-ci est du fait de l'épouse, afin de la maintenir sous l'autorité de son mari. En 2012, désormais Premier ministre turc, il compare l'avortement à un "meurtre" et tente de freiner les IVG en réduisant le délai légal de 10 à 4 semaines. Face au tollé, le projet est abandonné, mais cette proposition reflète la position des autorités en matière d'avortement. En 2012, le maire d'Ankara, capitale de la Turquie, déclare au quotidien national Radikal : "Le ministre de la Santé a révélé que chaque année cent mille avortements sont opérés. Cela signifie que chaque année, on pratique 100 000 assassinats. Et pourquoi un enfant pâtirait-il de la faute de sa mère ? C'est la mère qui a fauté, qu'elle se donne la mort !" Le député de l'AKP, Ayhan Sefer Üstün, a quant à lui soutenu qu'un "violeur est plus innocent que la victime du viol qui se fait avorter".

"Une femme sans enfant est incomplète"  

Les mesures et autres déclarations sexistes se multiplient : en juillet 2014, le vice-Premier ministre interdit aux Turques de rire dans la rue "au nom de la décence"; en novembre 2014, le président Erdoğan remet en cause l'égalité hommes-femmes, assurant qu'ils ne peuvent accomplir les mêmes tâches. "Vous ne pouvez pas demander à une femme de faire les mêmes types de travaux qu'un homme [...] Vous ne pouvez pas leur demander de sortir et de creuser le sol, c'est contraire à leur nature délicate". Un discours visant à cantonner les femmes dans leur rôle de mère et qui se traduit sur le plan économique. Selon l'OCDE, environ 69 % des hommes ont un emploi rémunéré, contre seulement 28 % des femmes.
Tous les moyens sont bons pour réduire les femmes à leur seule fonction de génitrice. Sous prétexte d'augmenter la population de la Turquie pour asseoir sa puissance économique, la pilule du lendemain n'est plus distribuée sans ordonnance et Erdoğan martèle qu'une femme doit avoir "au moins trois enfants", sous peine d'être perçue comme "incomplète" et "rejetant sa propre humanité". Le taux de fécondité en Turquie en 2015 était de 2,05 enfants par femme, mais qu'importe : Erdoğan a 4 enfants et les Turques doivent suivre son exemple.                        

Une ouverture relative 

Ces dernières années, pourtant, quelques mesures font espérer une ouverture de la Turquie : depuis avril 2013, les députées ont le droit de porter des pantalons et depuis juin 2015, le Parti démocratique des peuples, le HDP, a fait son entrée à l'Assemblée nationale. Sur 80 élus, 31 sont des femmes. On est encore loin de la parité, mais c'est déjà pas mal. En parallèle, les violences faites aux femmes se multiplient : l'ONG "Stoppez les assassinats de femmes" a recensé 2 555 féminicides entre janvier et octobre 2014 et un rapport de l'université Hacettepe d'Ankara publié la même année annonce que 40 % des femmes ont déjà été abusées physiquement au moins une fois dans leur vie. Un constat qui interroge la détermination des autorités, puisque selon le ministère turc de la Justice, entre 2009 et 2014, seul un tiers des arrestations pour violence envers les femmes a abouti à une condamnation.    
C'est peut-être Emine Erdoğan, la Première dame turque, qui incarne le mieux cette ambivalence de la société ottomane. En collaboration avec le ministère de l'Éducation nationale, elle a lancé une campagne nationale pour promouvoir la scolarité des jeunes filles et organisé une conférence internationale sur la place des femmes dans le monde des affaires. Pourtant, au mois de mars, elle vantait les mérites du harem qu'elle qualifiait d'"école pour préparer les femmes à la vie". Depuis août 2015, la toute première femme a fait son entrée dans le gouvernement : Aysen Gürcan, 52 ans, a été nommée ministre de la Famille et des Politiques sociales. Faut-il y voir une volonté d'ouverture ou une goutte d'eau dans la mer ?

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