Voile sur Sciences Po : le Hijab Day fait débat

Un collectif d'étudiants de Sciences Po Paris a organisé un "Hijab Day". Le but ? Porter le voile dans l'enceinte de l'établissement, le temps "d'une journée de sensibilisation sur la question du foulard en France." Une initiative qui fait polémique.

Voile sur Sciences Po : le Hijab Day fait débat
© Facebook Hijab Day

Mercredi 20 avril, un collectif de Sciences Po Paris a lancé le "Hijab Day", une journée durant laquelle les étudiants, musulmans ou non, sont invités à se couvrir la tête d'un voile. L'objectif ? "Mieux comprendre [...] l'expérience de la stigmatisation vécue par de nombreuses femmes voilées en France" et "montrer que nous disposons de nos corps comme nous l'entendons, nous nous vétissons comme nous l'entendons, et n'admettons pas l'idée d'un diktat quant à la façon dont nous choisissons de nous présenter, de nous vêtir", peut-on lire sur l'événement créé sur Facebook à cette occasion. Une manifestation à la base estudiantine, qui a résonné très fort hors des couloirs de l'Ecole et soulevé le débat.

Le bikini contre-attaque

A commencer par les politiques : Laurence Rossignol, ministre des Droits des femmes, y a vu "une forme de provocation" et Bruno Le Maire, candidat aux primaires des Républicains et enseignant à Science Po, a affiché sa "désapprobation" sur Twitter. "En France, les femmes sont visibles. Non au prosélytisme !", a-t-il ajouté. Sur la page Facebook de l'événement, les commentaires ont été désactivés, à la suite des "nombreux messages islamophobes, haineux et racistes" reçus. L'Institut d'Études Politiques parisien a quant à lui déclaré via un communiqué qu'il ne soutenait pas cette manifestation, bien qu'il ne l'ait pas interdit, quand certains élèves se sont mobilisés sur les réseaux sociaux pour protester.
En réponse au "Hijab Day", un nouvel événement a vu le jour sur le site de Mark Zuckerberg, programmé le même jour, à la même heure : le "Whatever Day". Une contre-attaque initiée par une "communauté" baptisée "France Libre", qui invite les étudiants de Sciences Po à "s'habiller comme on veut : du crop top à la jupe longue. [...] Pour les plus audacieux, un bikini peut même se tenter ! Celles qui souhaitent venir en hijab sont également les bienvenues mais contrairement à d'autres, nous ne souhaitons pas faire de prosélytisme et inciter qui que ce soit à porter telle ou telle tenue, qui plus est religieuse." Et de préciser : [Ce n'est] ni un mouvement d'extrême droite, ni un mouvement contre les femmes qui portent le voile, mais un mouvement pour la vraie liberté de se vêtir [...]. Il s'agit également de rappeler que le voile n'est pas un simple bout de tissu à distribuer à l'entrée de Sciences Po et que sa signification n'est pas à prendre à la légère."

Porter le voile, un acte féministe ?

Des critiques dont se défend le collectif à l'origine du "Hijab Day" qui, contacté par le Journal des Femmes, souhaite rappeler, contrairement aux rumeurs qui ont fusé dans les médias, qu'aucun voile n'a été distribué et que les personnes volontaires pour participer ou débattre sont venues de leur plein gré. "Nous étions dans une démarche d'ouverture, de dialogue." Et le groupe de souligner "que les personnes qu'il rassemble sont issues d'horizons, de milieux politiques, culturels, sociaux très divers : des femmes (musulmanes ou non, voilées ou non), des hommes, féministes, tous étudiants à Sciences Po Paris".
Pas d'intention prosélyte à l'origine de l'événement donc, comme l'ont suggéré leurs détracteurs, mais un constat qui les a indignés. Car comme le disent assez justement les étudiants qui ont initié l'événement, ceux qui blâment le voile et jugent qu'il est un "signe d'enfermement" ne prennent pas en compte les avis de celles qui décident d'elles-mêmes de le porter. "Jamais une femme voilée n'a été invitée pour parler de son expérience. Les personnes hostiles au voile prétendent très souvent vouloir émanciper la femme qui le porte. Pourtant, dans leur bouche, le mot émancipation est une forme d'oppression paternaliste qui consiste à lui dicter la manière dont elle doit se vêtir. Les femmes voilées ont repris la parole qui leur est confisquée, tout simplement. Celles qui choisissent de se voiler sont brimées. Il faut rappeler à cet égard que 80% des agressions islamophobes dans notre pays touchent des femmes, il y a dans ces comportements des relents sexistes." Choisir de disposer de son corps et des vêtements qui le couvrent est un droit que toutes les femmes devraient posséder. Pourquoi celle qui, dans l'Hexagone (et non pas dans un autre pays oriental), porte une minijupe et reçoit des commentaires misogynes serait-elle plus défendable que celle qui décide de son propre chef d'arborer le voile ?

Le climat délétère que connaît la France depuis plusieurs années et les enjeux sociétaux qui s'y jouent ont motivé le collectif : "Nous ne pouvions plus demeurer, une fois de plus, attentistes jusqu'à ce que resurgissent dans le débat public les mêmes polémiques. Nous avons organisé cet événement après la multiplication ces derniers temps, de discours – politiques notamment – inadmissibles sur le voile. La prolifération de telles diatribes a créé chez nous un ras-le-bol." Après les controverses suscitées par la "mode musulmane"Manuel Valls a relancé le débat sur la question du port du voile à l'Université mercredi 13 avril, dans les colonnes de Libération, en affirmant être favorable à la promulgation d'une loi qui l'interdirait. Une position loin d'être partagée au sein du gouvernement. A commencer par Najat Vallaud-Belkacem qui, lors d'un comité interministériel à Vaulx-en-Velin, a déclaré en présence de l'intéressé : "On connaît ses convictions. Le voile lui est désagréable. Il souhaiterait qu'il puisse être interdit dans bien des lieux, y compris à l'université, mais il reconnaît lui-même que c'est compliqué, car à l'université, le principe de la liberté de conviction l'emporte." Et d'ajouter : "On a affaire à des adultes." Thierry Mandon, secrétaire d'État chargé de l'Enseignement supérieur, estime lui aussi qu'une loi n'est pas nécessaire: "Il n'y a pas de problème [sur le terrain]. Il n'y a pas de contagion du foulard." Ce que le président de la République approuve : jeudi 14 avril, lors de l'émission "Dialogues citoyens" diffusée sur France 2, François Hollande a aussi désavoué son Premier ministre et a affirmé qu'"il n'y aura pas d'interdiction [du voile] dans les universités, qui sont un lieu de liberté." Et avec le "Hijab Day", Science Po Paris l'a prouvé.

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