Léa Drucker : "J'ai refusé certains rôles méprisants pour les femmes"

Léa Drucker incarne la mère de Flavie Flament dans "La Consolation", diffusé sur France 3 mardi 7 novembre à 20h55. Un rôle de femme perverse, dangereuse pour sa fille, qu'elle livre aux hommes sans scrupule... jusqu'au viol. La comédienne nous a parlé de sa collaboration avec la journaliste, de ses appréhensions de maman et de ses souvenirs d'adolescence.

Léa Drucker : "J'ai refusé certains rôles méprisants pour les femmes"
© Antonelli/AGF/SIPA

Le Journal des Femmes : Comment vous êtes-vous retrouvée dans La Consolation ?
Léa Drucker : Quand on est venu me chercher, j'ai trouvé le projet de téléfilm effrayant. Puis j'ai su que Magaly Richard-Serrano réalisait, que Nicole Collet produisait, que Flavie Flament collaborait. C'était une démarche profonde, pas un film voyeuriste autour du fait divers.

Qu'est-ce qui vous a le plus touchée dans l'histoire de Flavie Flament ?
J'ai lu La Consolation avant le scénario. J'avais déjà trouvé le témoignage public de Flavie touchant. Dans son livre, j'ai aimé qu'elle ne parle pas que du viol, mais aussi de son parcours d'ado. Il y a quelque chose de sensible et délicat dans sa façon de raconter. Son combat autour du délai de prescription me paraît très important.

"J'ai parfois eu des nausées pendant le tournage parce que je trouvais les situations terribles"

Comment avez-vous appréhendé le rôle de Gigi, la mère de Flavie ?
Je me sentais assez gênée pendant la préparation. Flavie était plus à l'aise que moi. J'avais des questions à lui poser et comme c'était un personnage si proche d'elle, je me trouvais intrusive. Il y avait des éléments de réponse dans le livre, mais j'avais besoin de deux ou trois clés pour pouvoir m'identifier à sa mère, la comprendre sans la juger. Je devais trouver le lien entre elle et moi. Flavie m'a envoyé des messages adorables après l'avoir vu. Elle a reconnu mon travail. Certaines choses lui sont apparues plus douces ce que qu'elle a vécu alors que je trouve ça déjà terrifiant.

Êtes-vous parvenue à créer un lien d'empathie avec ce personnage très difficile ?
Je ne peux pas jouer sans empathie. Ça voudrait dire que je prends mon personnage de haut. C'est parce qu'on peut s'identifier qu'on est perturbé face à un film. C'est au spectateur de juger, pas à moi. Quand j'ai incarné Gigi, je ne me disais pas "elle est odieuse", je me disais "pourquoi je fais ça ?, pourquoi je lui dis ça ?, quel est le moteur ?" C'est ce que je me suis raconté et je me suis engouffrée là-dedans. Ça m'a plu, même si j'ai parfois eu des nausées tant les situations étaient terribles. Gigi est quelqu'un qui s'ennuie, qui n'a pas été assez aimé. C'est une femme avec des complexes, qui vit à travers sa fille. La frustration et le rêve l'ont emmenée à agir un peu dans le déni. C'est tragique.

Léa Drucker et Lou Gable dans "La Consolation" © Nathalie Guyon / FTV

Qu'est-ce que le film a provoqué chez vous en tant que femme, que mère ?
Ce rôle m'a amenée à réfléchir à ce que je projette sur ma fille. Je me surprends parfois à me dire que j'adorerais qu'elle soit danseuse étoile à l'Opéra ou une grande mathématicienne. Les psy le disent : vous avez le droit de rêver, c'est autre chose que de vouloir passer à l'action. C'est là où sont la perversion et la névrose. On peut avoir des rêves pour ses enfants, mais on n'a pas le droit de leur enlever leur liberté de choix. Le passage délicat de l'enfance à l'adolescence, la découverte de l'amour et de la féminité, est magnifiquement filmé. Je ne connais pas encore ce sujet parce que ma fille a 3 ans, mais l'adolescence pour une mère doit être troublante.

Quels souvenirs avez-vous de cette période ?
Je me souviens de la découverte du sentiment amoureux, exacerbé à l'adolescence. On peut être passionné pour quelqu'un qu'on ne connaît pas. Je m'inventais des histoires, je rêvais beaucoup. Me confronter à la réalité, brutale et décevante, a été difficile. Le personnage de Flavie est là-dedans. 

Quelle relation aviez-vous avec votre mère à l'adolescence ?
Une relation conflictuelle, mais j'avais une mère marrante. Elle m'a appris une grande indépendance. Elle vivait sa vie et n'était pas trop sur mon dos. Si je lui avais dit que je voulais être avocate ou médecin, elle aurait été très déçue. Elle a trouvé formidable que je veuille devenir comédienne. Si j'avais voulu dessiner des papillons, elle aurait aussi trouvé ça génial. C'est particulier, mais ça m'a donné de l'élan, ça m'a permis de me dire que c'était possible.

"J'aime les histoires un peu troubles"

Etes-vous quelqu'un d'engagé ?
Je dois l’être parce que je contribue à des projets comme La Consolation. mais je ne suis pas militante. En revanche, je suis contente d'adhérer à un tel projet, d'en parler, de cautionner le combat de Flavie et de présenter un film qui pose toutes ces questions.

Y a-t-il d'autres combats qui vous tiennent à cœur ?
Les violences conjugales me touchent beaucoup. Comme toutes les réflexions qui amènent à mieux défendre les femmes, à les protéger intelligemment, à leur permettre de ne pas les enfermer dans leur rôle de victime.

En tant que femme, vous ressentez une pression, un sentiment d'empêchement ?
Je suis plutôt privilégiée. Je me sens très protégée, mais toutes les femmes n'ont pas cette chance. Je crois beaucoup à l'éducation. La force des femmes, leur puissance, passe par leur éducation et celle des garçons. C'est important de sensibiliser les gens là-dessus. Ça passe aussi par la représentation des femmes dans tous les domaines artistiques. Eviter que dans les films, par exemple, le point de vue soit misogyne.

Vous faites attention à l'image que vos rôles renvoient ?
J'essaie. J'ai dû faire des erreurs parce qu'on ne fait pas attention à tout, mais j'ai refusé certains rôles que je trouvais clichés, faux ou méprisants pour les femmes. Il faut un ensemble de choses pour que j'accepte un projet : ça peut être le réalisateur, les comédiens… mais ça ne suffit pas. J'aime les bonnes histoires, quand elles sont un peu troubles, qu'elles permettent la réflexion sans faire la morale. C'est le cas de ce film complexe et ambigu.

La Consolation de Magaly Richard-Serrano. Avec Léa Drucker et Lou Gable. Diffusé mardi 7 novembre à 20h55 sur France 3.

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