Céline Sallette et Lambert Wilson : "Quand l'humanité n'est pas autorisée, elle finit par disparaître"

Céline Sallette et Lambert Wilson se donnent la réplique dans "Corporate", au cinéma le 5 avril. Dans ce thriller social en entreprise, la première doit gérer la mort d'un de ses employés quand le second, son patron, la pousse à ignorer son côté humain. Un jeu de chat et de souris teinté d'un questionnement sur notre rapport au travail. Interview.

Céline Sallette et Lambert Wilson : "Quand l'humanité n'est pas autorisée, elle finit par disparaître"
© Claire Nicol

Le Journal des Femmes : Pourquoi vous dans Corporate ?
Lambert Wilson : J'ai été attiré par cette tranche de réalité sociétale que j'ai rarement l'occasion d'aborder. Jusqu'à présent, mes choix se portaient plutôt sur des fictions, même si elles étaient parfois enracinées dans la vie des gens. J'inspire la fantaisie, même dans le drame. Je suis moins un acteur du réalisme alors que je trouve ça très important. J'aimais aussi beaucoup le personnage de Céline. Elle vit une sorte de réveil. qui la fait se regarder elle-même.

Céline Sallette : Elle doit survivre et c'est pour ça qu'elle commence à bouger. Elle est menacée. Elle met du temps à prendre conscience de sa situation. Les choses reprennent une dimension humaine, jusqu'à un acte de révolte. Le film s'appuie sur du réel alors que les personnages sont fictifs. On parle de la société, du marketing et de l'intention souvent violente qui se cache derrière en dépit d'un discours avec lequel on serait plutôt d'accord.

C'est le premier film de Nicolas Silhol. Un challenge pour des acteurs reconnus comme vous ?
Lambert Wilson
: Le même film produit par des américains aurait peut-être montré davantage la dimension internationale d'une grande entreprise. Nicolas s'est rapproché de ses personnages plutôt que de filmer le décor. Il suit l'humain de très près. Ce qui peut paraître une faiblesse de richesse à l'écran nous amène dans leur sueur, leur peur, dans le malaise et le drame de tous ces personnages. On aurait pu les mettre comme des petites fourmis dans un univers implacable, mais on est un peu comme dans un ascenseur. Ils se regardent, on sent cette chose suintante. j'aime bien ça. Elle-même est obligée d'utiliser du déodorant tout le temps. C'est une forme d'humanité non contrôlée, qu'elle surveille. On sent la peur qui lui échappe, on comprend qu'elle a une armure, comme dans ces situations de travail où l'humanité n'est tellement pas autorisée qu'elle finit par disparaître vraiment.

Peut-on dire que ces personnages sont à l'opposé de votre image ?
Céline Sallette
 : J'ai eu la grande chance que Nicolas me propose ce personnage. Je ne peux jamais m'imaginer quel cadeau on va m'apporter. C'est parce que quelqu'un me l'autorise que je peux prendre du plaisir à m'élargir, à grandir avec ce rôle.

Lambert Wilson : Je ne veux pas savoir quelle est mon image, c'est ce qui me déprime le plus. Mon personnage traverse la crise avec élégance parce qu'il fait illusion. Il est à la base de ce système qu'il défend, peaufine et enseigne. Ce n'est pas un enfant de cœur. Je retrouve ces rôles de mecs froids et chics souvent sur mon chemin… Ça me désole. Je voudrais jouer des personnages ruraux ou ouvriers, mais je suis abonné aux costumes-cravates.

La vie professionnelle d'Emilie empiète petit à petit sur sa vie privée. Vous êtes-vous questionnés sur votre rapport au travail ?
Céline Sallette
: J'ai un rapport tellement joyeux à mon travail ! C'est de la re-création donc c'est la récréation. Notre métier, c'est de jouer et c'est savoureux. C'est un peu Noël quand je suis sur un plateau, j'ai 4 ans. On raconte une histoire, on dessine des mondes fictionnels, on essaie de se convaincre que c'est vrai. C'est jubilatoire, mais en plus ça a du sens.

Lambert Wilson : On est des énigmes par rapport au monde du travail. Notre emploi est très court, nous changeons sans arrêt de patron. Et puis on peut toujours utiliser cette clause étrange du "différend artistique" et dire "ce n'est pas ce que vous m'avez raconté donc je suis désolé, mais je m'en vais". Dans le monde de l'entreprise, il y a un langage double entre l'employé et le RH. Ce code est tellement fort qu'il empêche la vérité d'être formulée. Le terrain est miné en permanence. Surtout que les gens sont fichés. La façon dont ils quittent une entreprise les suit. On ne peut pas recommencer à zéro, alors même au moment de partir, on est empêchés de vraiment s'exprimer. Il faut se contrôler en permanence.

La douceur et la gentillesse ont-elles une place dans le monde du travail ?
Céline Sallette : Ça me parait hallucinant de se poser la question. On commence à comprendre que la bienveillance au travail est plus productive que la maltraitance et la pression. Il faut faire des stages de méditation et des siestes , on va se parler, faire du management coopératif. je suis persuadée qu'on va aller vers le mieux parce que d'autres solutions émergent, nous apparaissent. on les découvre à travers des magazines, des émissions. ça circule. personne ne va dire 'mais c'est tellement mieux de se parler comme de la merde, on va continuer à faire ça non ?"

Lambert Wilson : J'ai lu une pièce qui s'appelle Lapin blanc lapin rouge à Nice. C'est une métaphore sur l'humanité et les comportements humains. L'auteur raconte l'histoire de son oncle qui met des lapins en cage et il les affame. Sur un escabeau, il dispose une carotte. Le lapin qui parvient à l'atteindre est marqué de rouge et sera le seul à ne pas être puni. Un mécanisme se met en place. Il se fait obligatoirement attaquer par les autres lapins, qui le voient comme responsable. Quand un groupe humain a été brimé, il se venge, même si on lui retire la raison directe de son oppression.

Quelle forme d'injustice vous agace le plus ?
Lambert Wilson : Dans le monde du travail, l'injustice la plus choquante, ce sont les marges de profit des grandes entreprises françaises que sont les banques, les groupes. J'ai des copains qui travaillent dans ces sociétés et à qui on réduit tout alors que les boîtes publient des chiffres en milliards d'euros de bénéfice. On abîme les conditions de travail des employés pendant qu'on s'enrichit. Quand sait qu'on se fait exploiter, on n'a pas envie de répandre de la bonne humeur.

Céline Sallette : Je reste persuadée que si nos réflexes sont préhistoriques, on est assez évolués pour songer à être heureux. Ou au moins commencer à y réfléchir.

Voir aussi :