Julien Doré : "Je tombe amoureux tout le temps"

Arrivé au firmament de la chanson française avec "Love", couronné d'une Victoire de la musique, Julien Doré, éternel romantique, s'est hissé en tête des ventes avec son nouvel album "&". Une belle occasion de rencontrer ce crooner pop sexy à souhait et passionnant à écouter.

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Esseulé après 160 concerts, meurtri par les attentats, Julien Doré a ressenti le besoin de se ressourcer dans le chalet familial de Saint-Martin-Vésubie, une commune de l'arrière-pays niçois. A la clef : un disque réconfortant aux synthés nostalgiques, aux rythmiques électro et aux thématiques câlines placé sous le signe de l'esperluette ("et") pour "recréer des liens" avec la nature et bientôt une tournée de Zénith avec une envie retrouvée.

Parce qu'il vénère les lions et qu'il en a la crinière, qu'il est doux comme un bichon, choux délicat et wasabi exubérant à la fois, qu'avec lui l'amour est sans Limites, les baisers forever… Parce que j'ai toujours rêvé d'interviewer cet as du ukulélé, imaginé avec lui Les Bords de Mer où sa voix comme une vague suave venait casser la banalité... Parce que cet ex-lolito trash à barrette, savamment tatoué, diplômé des Beaux-Arts de Nîmes, anti-matador, bête de scène, artiste in, talen­tueux et bourré de second degré, acteur à l'accent ensoleillé m'était enfin accessible : rencontre sous le charme de Julien Doré.

Journal des Femmes : Quelle est la genèse de votre nouvel album ?
Julien Doré
: C'est un départ énergique pour trouver des réponses et pour m'ancrer dans la réalité. C'est une fuite avec une destinée que je connaissais pas et dont je ne mesurais pas ce qu'elle allait susciter en moi et inspirer.

Que cherchiez-vous à fuir ?
L'essoufflement d'un monde et d'un rapport aux autres qui me faisait peur et que j'avais du mal à supporter. Après avoir vécu 18 mois sur les routes, autant de rencontres, de partages, je n'avais pas envie de me retrouver seul dans une ville devenue assez anxiogène. Je me sentais atrophié à Paris.

Etait-ce un épuisement physique ou psychique ?
Les deux. La tension permanente et la menace terroriste étaient devenues des démons et j'ai eu besoin de me réfugier dans un monde qui était celui de l'enfance, des souvenirs et de ce chalet perdu dans les Alpes.

Vous avez souhaité un retour à la nature, à l'instinct, à l'essence de l'humain..., mais vous avez emmené vos musiciens ?
C'est tout le paradoxe. Le point de départ est l'envie de contempler d'en haut, pas en termes prétentieux, mais de monter en altitude pour voir venir les choses, les sentir arriver. Comme lorsque j'étais enfant, je ne sais vivre ma solitude qu'avec les autres. Je ne me sens bien qu'entouré d'amis, de personnes en qui j'ai confiance et qui me connaissent, c'est étrange. Mes meilleurs potes sont aussi mon foyer. Ensemble, nous sommes habilités à nous comprendre, nous soutenir, ne faire qu'un seul pour composer, créer la musique, monter sur scène.

Quand vous avez pris cette distance, est-ce qu'il y avait déjà des mélodies, des idées, des mots, des messages ou le processus créatif est-il venu par la suite ?
Je n'avais pas idée, à l'automne dernier, qu'allait naître un disque de treize chansons. Au départ, il n'y avait que des bribes, des fragments médiocres. J'avais honte de mes rimes, de mes mélodies. Je trouvais ça pompeux, trop "Variété" dans le mauvais sens du terme. Sublime et Silence, la première chanson finie, assumée, était cohérente avec ce que je ressentais. Les autres sont venues, au diapason avec Darko et Baptiste.

C'est rassurant que vous gardiez ce recul et ce regard critique sur votre travail...
Quand je pars en tournée avec un album, je le porte fièrement, mais alors que j'ai écrit chaque mot, placé chaque virgule, c'est comme si ces textes ne m'appartenaient pas, que je les découvrais.

Concevez-vous l'art et la culture comme futiles ou insignifiants à côté de la nature ?
C'est à cette question-là que je devais répondre. Dans une société de plus en plus dépoétisée, la littérature, le cinéma, ou même un disque peuvent-ils partager la vie de quelqu'un, l'aider à respirer, à imaginer ? La réponse est évidente : "oui", plus que jamais. Un mec comme Xavier Dolan en parle très bien : l'artiste a une utilité. Plus on chasse d'une société la part d'art et de culture, plus cette société est vouée à sa perte.    

J'avais l'impression que c'était un instinct de survie, une façon de vous préserver que de vous mettre à l'écart du monde, mais c'est plus généreux que cela…
Cela a été un chemin que je garde pudique et hors lumière médiatique. J'ai amené ma musique dans des endroits comme l'hôpital où des enfants malades en avaient besoin. C'est dans ces moments, sans journaliste ni caméra, que j'ai compris qu'une présence derrière un piano pouvait soigner des gens.

Le désir est revenu, est-ce que l'énergie aussi ?
Oui complètement. Cet album et ses chansons m'ont apaisé. Je n'ai aucune pression par rapport au succès du précédent album. Je donne le meilleur de moi-même, j'injecte tout ce que je peux, mais le résultat et ce qu'il va advenir ne m'appartiennent pas. Je me sens libre, sans fardeau.  

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Dans votre rapport au monde, vous vous donnez à fond. Avec le public, cela passe par une gestuelle suggestive. Est-ce que vous occupez avec bonheur votre corps ?
La nudité et la notion de séduction sur scène sont exagérées et pour moi tout sauf du premier degré. C'est une manière de désamorcer les crispations et d'apporter de l'humour. Je suis très gêné lorsque je vois ma tête en photo. Je ne ferais pas ce que je fais si je ne me détestais pas.

Vous revendiquez une haine de vous. A l'inverse, les actrices disent souvent qu'il faut être convaincu de son talent...
C'est la grande différence entre un auteur-compositeur et un interprète. L'interprète a besoin d'avoir une énorme confiance en lui, sinon il a l'air d'un imposteur. Moi, tout vient de ma personne, de mon ventre. Le regard sur moi-même, je m'en contrefous. L'interprète est obsédé par cela car c'est ce qui lui donne une légitimité. Une femme actrice est dévorée tout au long de sa carrière par l'idée de ne plus plaire, de ne plus être choisie. C'est un dogme imposé par les hommes. C'est terrible.

Le "ventre", c'est un mot qui revient à plusieurs reprises dans l'album...
C'est comme en méditation transcendantale, la tête n'est que lourdeur. C'est aussi le principe de la respiration. Au niveau du ventre, tout est plus léger et permet d'éviter d'avoir des zones de stress dévorantes. L'instinct qui me fait jouer de la guitare vient du bide. Le spleen, ce fluide noir de la rate, je l'utilise dans la chanson "Beyrouth"... Attention, je n'ai pas dit que je me regardais le nombril !

Dans le sentiment amoureux, dans l'évocation du rapport homme-femme que vous faites, le corps est sublimé, jamais répugnant...
Pourquoi voulez-vous du dégoût alors que j'essaye de faire rêver ? Ce qui va me traverser au point de nourrir un texte, c'est la beauté. Chaque disgrâce qui aurait pu l'accompagner ne m'intéresse pas. Mon travail est de polir les choses, de tendre un miroir qui fait oublier le moche, le niais. Je me fous des viscères, de la digestion, de la merde. Je veux montrer le sublime au monde.

Parlez-moi de vos peurs Julien…
Mes craintes ne sont pas commerciales. Je suis très heureux que des milliers de personnes écoutent ma musique, c'est pour cette raison que je la fais. Mes peurs se situent pour demain. Si j'ai un enfant, je ne veux pas me sentir coupable et mourir de vieillesse ou d'autre chose en me disant "honte à moi". On se situe à la bascule de deux possibilités : l'optimisme et le pessimisme. Hubert Reeves explique qu'on peut choisir notre manière de voir le monde. Les actions dépendent de la pensée et de la manière d'aborder les choses. J'angoisse de ne pas être assez fort ou de vivre assez longtemps pour cultiver cette bienveillance, l'idée que l'on peut aspirer à mieux et le sentiment d'avoir contribué à ce changement à mon échelle.

Dans Moonlight Serenade, vous chantez : "il ne faut pas trop m'aimer sinon je panique". Une référence à l'amour inconsidéré de certains fans envers vous ?
J'ai du mal à comprendre ce fanatisme, les tatouages à mon effigie, les hurlements, l'hystérie… mais il s'agit ici d'un refrain enfantin, pas solennel du tout. J'ai un rapport particulier à l'amour qui peut me faire perdre pied au point de préférer la fuite.

Vous estimez ne pas mériter autant ?
Il y a de cela évidemment. Un manque de confiance. Le fait aussi que j'aspire en permanence à un amour infini, que je tombe amoureux tout le temps. Les femmes me bouleversent… Et en même temps, je ne veux pas que l'on mise sur moi.

Cette quête d'absolu et cette peur d'être imparfait entrent en contradiction…
Chez moi, l'état amoureux n'a de cesse d'arriver. J'aime, j'adore, toutes les femmes, tout le temps. Pas sexuellement comme Tiger Woods, au contraire, je les cristallise. Je suis présent dans l'instant, entièrement, puis je m'échappe...

Y'a-t-il une tendance en mode qui vous interpelle ?
J'ai mis les pieds à un défilé, il y a dix ans, juste après avoir remporté la Nouvelle Star. J'avais encore un peu de vie sociale, je sortais, j'allais à des événements. Aujourd'hui, physiquement et vestimentairement parlant, plus je peux être discret, plus je peux user un vêtement, plus cela a de sens pour moi. Chez les femmes en revanche, la lingerie, sans vulgarité, peut me bouleverser.

Une odeur qui vous émeut ?
Celle de certaines peaux

La maison de vos rêves, quelle est-elle ?
Dans le Sud, entre la Camargue et les Cévennes. C'est un mas lumineux fait de pierre, de bois avec beaucoup d'animaux : deux chèvres, un chien, des poules et des oies, car ce sont d'excellents gardiens.

Y'a-t-il une recette de cuisine que vous savez faire ?
La tomate-burrata, c'est moins triste avec peu de citron et du basilic...

Une boisson de prédilection ?
Le vin rosé

Une question de société qui vous tient à cœur ?
La place des femmes artistes et l'espace qui leur est donné. Où se trouve le poétique dans la ville, cela m'intéresse aussi.

Quelles stars vous ont inspiré ?
Je n'ai jamais eu ce côté midinette, mais j'admire Pamela Anderson, Adèle Van Reeth qui présente Les Nouveaux Chemins de la Connaissance sur France Culture et Marie Portolano qui travaille au Canal Football Club.

Y'a-t-il une série que vous souhaiteriez recommander ?
Eastbound and Down

Le dernier film de cinéma qui vous a touché ?
Youth de Paolo Sorrentino

Une destination et un moyen de locomotion ?
Les petites motos type Dax, Honda Gorilla pour aller en Corse, à Porto-Vecchio

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