Adèle Haenel, l'insaisissable

Impétueuse, talentueuse, studieuse... Elle est le feu et la glace, à la fois réflexive et frondeuse, séduisante et abrupte, tour à tour soucieuse de vous et expéditive, une douce pétroleuse deux fois césarisée qui doute tout à coup de mériter votre attention... Adèle Haenel est aussi difficile à apprivoiser que passionnante à écouter.

© Diaphana

Naissance des Pieuvres, l'Apollonide, Suzanne, Les Combattants, Nocturama et aujourd'hui La Fille Inconnue : avec une vingtaine de (bons) films au compteur, Adèle Haenel s'impose à seulement 27 ans comme une actrice incontournable. Rencontre improbable avec cette fille de prof et d'un traducteur autrichien qui a grandi à Montreuil-sous-Bois.

Le Journal des Femmes : Pourquoi vous dans La Fille Inconnue ?
Adèle Haenel : Parce que je crois que les Frères Dardenne voulaient quelqu'un de jeune, de naïf et d'entêté, de sérieux et je pense que je suis comme ça. De mon côté, c'est une démarche volontaire de participer au cinéma réaliste des Dardenne dont j'apprécie la dimension sociale et la précision dans la mise en scène.

Pouvez-vous nous présenter votre personnage ?
Jenny est une jeune médecin promise à un avenir de réussite sociale, qu'une obsession va réveiller et détourner d'un parcours tout tracé. En proie à un dilemme moral, elle n'est pas dévastée, ne sombre pas dans la folie ou la déraison, mais sa quête va amener les gens à dire leur vérité.

Comment avez-vous travaillé ce rôle de femme généraliste dans une province belge ?
J'ai bossé les gestes techniques, mais c'est avant tout une personne qui vit une sorte de bouleversement intime. Pour moi, l'enjeu du film était là.

Elle semble extrêmement compétente dans sa pratique médicale, mais à bonne distance de la souffrance, de l'affect et de l'émotion...
Les gens viennent confier leur corps, leur histoire, c'est fragilisant, cela instaure un rapport asymétrique et complexe avec le praticien. Jenny amène les autres à parler. Elle ne prend pas la parole, elle écoute.

Est-ce que ce rapport scientifique à l'autre, sans aucun érotisme, était une évidence pour vous ?
La femme médecin que j'incarne soigne des pathologies, guérit les gens, mais elle n'a pas d'interactions avec sa famille, ses proches, pas de relation amoureuse, tout est concentré sur sa pratique, sur son métier. Spontanément, j'ai un rapport beaucoup plus sensuel au corps.

Vous ne venez pas d'un milieu artistique. Quelle expérience a créé l'envie ?
J'ai toujours voulu jouer. C'est un désir qui m'a toujours animée. Je ne sais pas pourquoi je suis née avec cette envie là. J'ai fait du théâtre, puis un film par hasard. Je ne savais pas que le cinéma était possible...

Qu'est-ce qui peut vous rendre violente ?
Le mépris.

Vous avez un franc parler, comme une forme d'agressivité contenue...
Je suis pleine de tensions et d'énergie, comme si quelque chose de brutal pouvait exploser à tout moment. Je ne me battrai pas physiquement, mais je peux m'énerver.

À quelle époque auriez-vous pu vivre ?
À la Préhistoire, dans les grottes, avec mes potes. On aurait fait du feu, mis nos mains sur les parois, peint des bisons.

Vous arrive-t-il de vous ennuyer ?
Moins qu'avant. L'ennui, c'est un truc d'enfant. En revanche, Je peux être agitée, commencer mille trucs en même temps, ne rien terminer...

Est-ce que vous savez ne rien faire ?
Oui, j'adore les vacances, mais j'ai besoin d'une période de désintoxication pour renoncer à une activité trépidante avant de profiter des moments de calme.

Les femmes ont-elles de l'humour ?
C'est une blague, j'espère ? On est beaucoup plus drôles en général parce qu'on comprend mieux les choses.

La peur du ridicule, c'est quelque chose qui vous touche ?
Cela me parle comme la peur d'être rejetée, de ne pas être au centre de l'attention… C'est terrible à admettre, hyper difficile, mais c'est ce dont il faut se foutre. On ne peut pas être magnifique lorsqu'on enfile un collant, qu'on se met en scène, qu'on essaie de plaire... .

Est-ce que l'injonction de séduire est compatible avec le second degré ?
Le droit de faire rire, on ne le demande pas, on le prend. Personnellement, je trouve que c'est une forme de générosité, une façon de faire du bien aux autres.

Quels mots aimez-vous prononcer ?
"Calamité" pour le son et les mots liés à la bouffe genre "rôti" ou "poché", ça donne envie.

Y-a-t-il un compliment que vous aimez particulièrement entendre ?
Quand les gens me disent qu'ils m'aiment, ça m'encourage. Vous trouvez cela grossier et narcissique ?

Sans quoi ne pourriez-vous pas vivre ?
Sans amis, sans nature, sans musique, sans livre…

L'assentiment des autres, vous en avez besoin ?
C'est important d'avoir du soutien, nécessaire d'avoir des gens autour de soi. Seul, on est faible et fragile.

Quel était votre fantasme d'adolescente ?
J'étais surtout très introvertie et mal dans ma peau. J'ai peu de souvenirs...

Votre dernière recherche sur Internet ?
Je n'utilise pas le Web, je n'ai pas ce réflexe.

Vous avez un rapport distancié à l'actualité ?
Oui, je ne lis pas trop les journaux. Pour en revenir à la question d'avant, (elle fouille dans son historique sur son portable) j'ai regardé des infos sur la ville d'Angers, le tuto make up de Jessica Chastain et des photos d'oiseaux et de poussins stylés.

Votre dernier fou rire ?
Ce week-end, avec mon frère, mais je ne me souviens plus du sujet.

De quoi avez-vous peur ?
De tout, je voudrais m'exiler sur une île déserte.

Et qu'emporteriez-vous ?
Deux ou trois humains, au moins un boulanger, des gens qui savent planter des légumes.

De quel sport aimeriez-vous être championne ?
J'ai toujours cru que je pouvais gagner Roland Garros, persuadée que c'était très facile alors que je n'ai jamais fait de tennis de ma vie.

Dormez-vous la nuit ?
Parfois... sinon je bois.

Le plus beau regard que l'on ait posé sur vous ?
Celui du Journal des Femmes.

Où donnez-vous rendez-vous ?
Sur des bancs publics.

Quelle chanson rythme votre vie ?
Protection de Massive Attack.

Avez-vous déjà été hors-la-loi ?
Bien sûr. C'est une question de santé mentale, une souplesse qu'il faut garder. Je n'ai jamais braqué de banque, jamais abusé de personne dans ma cave, mais je me suis rebellée récemment contre une policière qui allait m'arrêter au lasso et m'emmener au poste parce que j'avais grillé un feu à vélo.

Quels sont vos plaisirs simples ?
Jardiner, me balader en forêt, chercher des châtaignes et des champignons… et par-dessus tout, j'adore réparer des trucs cassés dans mon atelier.

Et enfin, un talent caché ?
Imiter les animaux. Une fois j'ai appelé un paon et il m'a répondu. Les corbeaux, j'essaie de les perturber. Et je me fais respecter des chats en leur aboyant dessus. 

© Diaphana Distribution