Gaspard Ulliel : "Chaque film me renvoie à une blessure"

Premier rôle de "Juste la fin du monde" de Xavier Dolan, Gaspard Ulliel sera aussi à l'affiche du très joli "La Danseuse", avec Soko et Lily-Rose Depp. Des personnages d'hommes torturés qui semblent coller à la peau de l'acteur depuis "Saint Laurent". Interview d'un comédien pourtant serein.

© Wild Bunch Distribution

Fin d'année chargée pour le trop rare Gaspard Ulliel. Après deux ans d'absence, l'acteur de 31 ans est à l'affiche de Juste la fin du monde de Xavier Dolan et de La Danseuse de Stéphanie Di Giusto, au cinéma le 28 septembre 2016. Fruit du hasard, dans ces deux drames automnaux, le sublime héros de Saint Laurent incarne un Louis. Fils mourant et brûlant en visite dans sa famille chez le réalisateur Québécois, il apporte son intensité à un dandy accro à l'éther chez la Française. Gaspard Ulliel habite ce second rôle avec fureur et justesse, mettant son regard acier au service de la cinéaste qui signe-là son premier long-métrage.
Sous les traits de l'égérie Chanel, Louis Dorcay rencontre Loïe Fuller, réelle danseuse pionnière du début du XXe siècle, et se trouve fasciné par les volutes de soie qu'elle fait tournoyer passionnément. Malgré son mal-être, il va aider sa protégée à faire vivre son art.
Le jeune papa a beau enchaîner les personnages tourmentés, il nous confie se porter comme un charme. Et nous explique avec son phrasé raffiné ses choix, ses doutes et ses motivations. Le sourire facile, comme une parade aux rôles fiévreux qui le transcendent dernièrement.

Le Journal des Femmes : Après le retentissement de Saint Laurent, avez-vous cherché à vous mettre en retrait avec un second rôle ?
Gaspard Ulliel : Ça m'a paru plus judicieux. Je me suis demandé vers où aller après un rôle aussi intense, qui a marqué un vrai tournant dans mon parcours. L'erreur aurait été d'essayer de retrouver un personnage de la même hauteur. Ça m'a plu de revenir à un projet sans être au premier plan.

Pourtant, le dandy décadent Louis n'est pas sans rappeler Yves Saint Laurent...
C'est vrai, mais Yves Saint Laurent n'avait pas ce nihilisme, ce côté vénéneux, vampirisant. Ce sont des personnages profondément habités. Pour interpréter Louis, je me suis immergé dans la littérature de 1900, qui regorge de personnages très proches de lui. Ils se refusent au progrès, dans un monde qui ne leur correspond plus, avec une nostalgie du passé. Ils sont à la recherche d'une rareté que Louis parvient à saisir dans l'art de Loïe Fuller.

Qu'est-ce qui vous a convaincu dans ce projet ?
L'idée de m'engager sur un personnage un peu différent m'a séduit, même s'il ne l'est pas tellement au final. Puis cette rencontre avec la réalisatrice m'a convaincu. À l'image de sa danseuse, elle est animée d'une fougue, d'une voracité. Elle était prête à déplacer les montagnes pour faire son film. Un peu comme Loïe Fuller, qui se consumait pour son art.

"Le dépassement de soi est déterminant"

Vous êtes du genre à vous consumer pour votre art ?
Lars Von Trier dit quelque chose que j'aime beaucoup : "Un film doit forcément laisser une marque, si ce n'est une blessure." C'est assez juste. Chaque expérience artistique bien menée nous renvoie à quelque chose de douloureux, de sombre. On puise dans nos fêlures. C'est ce qui nous permet d'incarner la vérité d'un personnage.

Donc vous sélectionnez vos rôles selon ce qu'ils vont faire ressortir chez vous ?
C'est une vraie dynamique dans mes choix. Aujourd'hui ce qui prime, c'est l'idée d'un personnage qui me permet d'explorer de nouvelles choses, de me réinventer et me redécouvrir. Le dépassement de soi est déterminant.

Chez Louis, quel trait de caractère vous a permis de vous dépasser ?
Le point de départ a été de me raconter que cet homme était en sursis, inévitablement attiré par la mort. Partant de ce principe, c'est comme si la rencontre avec Loïe Fuller le ramenait à la vie. C'est un personnage sacrifié et je trouvais ça beau. Ils se consument tous les deux, il y a une attraction morbide entre eux. Elle est dans l'action, lui dans le désœuvrement.

Soko et Gaspard Ulliel dans "La Danseuse" © Shanna Besson / Wild Bunch Distribution

Saint Laurent, La Danseuse et Juste la Fin du monde... Vous semblez abonné aux personnages torturés. Comment l'expliquez-vous ?
C'est vrai qu'il y a quelque chose d'assez sombre chez eux, mais ce n'est pas raisonné. Je fais le même constat a posteriori. Est-ce que je renvoie cette image aux réalisateurs ? Est-ce que je choisis ces rôles inconsciemment à un moment précis de ma vie ? Je n'en sais rien, mais je vous rassure, ça va très bien (sourire) ! Je n'ai aucune pensée morbide et ne suis pas en dépression. C'est assez flatteur de voir que les cinéastes projettent de telles choses en moi.

C'était l'un des premiers tournages de Lily-Rose Depp alors que vous avez 15 ans de carrière… Ça vous a rappelé des souvenirs ?
J'ai le sentiment d'être encore un très jeune acteur. J'ai eu une période où je sentais comme une pesanteur. Je recevais des projets qui me plaisaient de moins en moins. J'ai fait des films qui ne m'ont pas satisfait a posteriori alors j'ai pris du recul pour me recentrer et revenir avec des projets qui me correspondent plus. Avec Saint Laurent, je suis entré dans une nouvelle dynamique de travail qui me donne l'impression d'être dans une impulsion neuve. C'est très rafraîchissant.

"J'ai peur d'être éloigné de mon fils"

Qu'est-ce qui vous convainc aujourd'hui dans un scénario ?
Mes choix d'acteur sont liés à mes goûts en tant que spectateur. C'est un mélange de différents éléments. Il faut y voir l'opportunité de transcender quelque chose, d'ouvrir les limites. J'attends le film plus grand public qui mettra en avant une valeur qui me parle.

Vous avez deux films à l'affiche alors que vous venez d'être papa. Ne craignez-vous pas d'être au centre de l'attention ?
Je fais une vraie séparation entre ma vie intime et professionnelle pour ne pas qu'elles s'entremêlent. C'est à moi de parvenir à concilier les deux. Je n'ai pas peur d'un poids médiatique, mais plutôt d'un problème de disponibilité. L'idée d'enchaîner les tournages qui m'éloignent de chez moi et donc de mon fils...

La Danseuse, de Stéphanie Di Giusto. Avec Gaspard Ulliel, Soko, Mélanie Thierry et François Damiens. Au cinéma le 28 septembre.

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