Soko : "Je passe plus de temps à me masturber qu'à vivre"

Allure féline et regard perçant, Soko fige le temps lorsqu’elle plonge ses yeux dorés cerclés de rouge dans les vôtres. Erudite et provoc’, douce et cinglante, stoïque et érotique, cette artiste née est un délicieux paradoxe.

© Diaphana Distribution

Musicienne, chanteuse, actrice, Soko est sur tous les fronts en cette rentrée. Elle est notamment une militaire rebelle dans Voir du Pays des soeurs Coulin, un film pour lequel nous l'avons rencontrée au Festival d'Angoulême. Interview explosive avec une Bordelaise rieuse et sexy, une "sensuelle killeuse".

Le Journal des Femmes : Pouvez-vous nous présenter votre personnage dans Voir du Pays ?
Soko
: Je joue Marine qui vient de Lorient où s'engager dans l'armée semble une évidence pour la jeunesse... On la découvre avec son amie d'enfance dans un sas de décompression de trois jours à Chypre après avoir combattu à Kaboul... La guerre les a séparées, éloignées... Elle doivent apprendre à gérer leur relation.

Qu'est-ce qui vous a séduite dans ce projet ?
Soko
: L'idée de faire un film avec deux réalisatrices femmes sur le portrait de deux personnages féminins très forts. J'aime les challenges et Marine est mon exact opposé : elle est repliée sur elle-même, masculine… Elle surjoue la virilité, a besoin de rouler des mécaniques pour survivre dans un milieu écrasant et dominé par les hommes... Je suis beaucoup plus proche du rôle d'Ariane Labed qui s'assume en tant que femme, revendique son indépendance et sa liberté.

Marine n'est pas dans la séduction. Elle a un rapport torturé à son corps, ne semble exister que lorsqu'elle se blesse, ressent une douleur. Pour se sentir vivant, il faudrait se mettre à l'épreuve physiquement ?
Soko
: Tout passe par la souffrance. C'est une force vitale pas un renoncement. Je le vis intensément, mais je traduis cela dans la musique et la réalisation de vidéos. Je transforme ma douleur en quelque chose de plus léger, de créatif. J'aime raconter des histoires. Dans le film, Marine se sert de son énergie destructrice pour servir son pays, peu importe les risques encourus, ce qui est très honorable.

C'est un film, d'ambivalence, de contraste, d'opposition… comme vous ?
Soko
: Nous avons tous cette opposition en nous. Je pense qu'il n'y a pas de jour sans nuit, de noir sans blanc...

Quelle est la place du sexe dans votre vie ?
Soko
: Elle est énorme. J'ai toujours l'impression d'être un petit garçon de 13 ans coincé dans un corps de femme de 30 ans. La libido me guide beaucoup trop. Parfois, je passe plus de temps à me masturber qu'à vivre. Je suis indépendante : je préfère faire me donner du plaisir toute seule qu'en chercher en vain avec les mauvaises personnes.

© Diaphana Distribution

Qu'est ce qui peut vous faire sortir de vos gonds ?
Soko
: Rien. Je suis anti-violence. Je ne peux même pas regarder un film d'horreur. Je n'aime pas les gens qui crient, qui se battent, les mouvements de foule. La seule brutalité que je tolère c'est celle que je me fais à moi-même, je suis assez dure.

Avez-vous un démon, un fantôme ou un ange gardien ?
Soko
: J'ai tout cela en moi. J'écoute plutôt mon ange gardien. Mon démon, je l'exorcise en musique et j'assume mon côté princesse fantomatique.

Que faites-vous le dimanche soir ?
Soko : Je ne sais pas, c'est compliqué de savoir quel jour on est pour moi...

Avez-vous des bonheurs simples ?
Soko
: Plein. Je médite tous les jours. J'adore boire mon café le matin, bien manger, regarder des films, jouer de la guitare, écouter des chansons en faisant des playlists… Je sais aussi ne rien faire du tout et en profiter pleinement !

A quelle époque auriez-vous pu vivre ?
Soko : J'aurai aimé avoir 20 ans dans les années 1980 pour aller voir tous les concerts des groupes que je préfère.

Votre dernier coup de coeur ?
Soko
: Une vidéo de Bjork lors de ses premières performances quand elle a 17 ans. Cette fille est foldingue. Elle est mon idole absolue.

 

Votre premier travail ?
Soko
: Babysitter. J'adorais ça. Si je devais choisir entre être avec des adultes, des enfants ou des animaux, je choisirais les enfants et les animaux.  

De quelle chanson ne vous lassez-vous pas ?
Soko
: "Fifty ways to leave your lover" de Simon and Garfunkel.

Quel est votre péché mignon ?
Soko
: Aller à la pâtisserie végane Erin McKenna's à Los Angeles et prendre des donuts à tous les parfums.

Quel compliment vous fait-on souvent ?
Soko
: Que je suis très sensible... et présente pour mes amis. Ils peuvent compter sur moi. Ils sont la famille que je me suis créée et me font du bien.

Vous paraissez invincible. De quoi avez-vous peur ?
Soko
: De tout… De la mort surtout parce que j'ai perdu mon père quand j'avais 5 ans. J'ai cette pensée quotidienne que ça peut être mon dernier jour, ma dernière nuit. Tous les matins je me réveille en me disant "ouf, je ne suis pas décédée". J'ai une angoisse d'abandon parce que j'ai vécu beaucoup de traumatismes dans mon enfance. Je crains de m'attacher aux gens par peur d'être déçue...

Et le succès et la reconnaissance, avez-vous peur que cela s'arrête ?
Soko
: Non, ça doit être la seule chose que je ne redoute pas… Je m'en fiche.

Votre dernière recherche sur Internet ?
Soko : Je passe mon temps sur le Web… Ma dernière requête ? Des photos de Gerard Way de My Chemical Romance parce que je lui ressemble beaucoup. C'est mon jumeau caché.

 

Voir Du Pays… et découvrir une station balnéaire où l'Armée offre un "sas de décompression" à ses soldats revenus d'Opex. Quel étrange concept que de voir replonger dans une réalité douce voire aseptisée ceux qui étaient prêts à mourir pour la France… Parmi les jeunes militaires qui débarquent en treillis dans la piscine du palace, deux femmes puissantes, captivantes : la raisonnable Aurore (Ariane Labed) et l'insaisissable Marine (Soko). Autour d'elles une troupe de mecs, bagarreurs, des petites frappes, des chiens fous qui ont connu l'ennui, des copains aussi, tous cadrés au plus près, la caméra collée jusqu'aux pores de la peau, jusqu'aux pupilles dilatées par l'alcool, par la haine…


Dans le film, c'est Chypre qui sera le révélateur d'une dichotomie entre l'horreur de la guerre et l'injonction de divertissement dans les clubs de vacances. C'est cette île partagée entre la Grèce et la Turquie, ce haut-lieu touristique et héritier de la tradition antique qui incarnera l'ambivalence entre la volonté d'oublier la violence et celle de l'exprimer. Comment, lorsqu'on a été force de combat, profiter du luxe, de la douceur d'une alcôve, de l'insouciance des soirées ? Comment, après avoir engrangé autant d'images traumatiques, de stress, de désillusions, ne pas manifester de comportements contradictoires, brutaux, destructeurs ? Sous l'ivresse des cocktails, des danses lascives, de la musique techno, les corps seront malmenés. Et les femmes, les premières cibles, les premières victimes de cet impossible retour à la vie quotidienne. Audacieux, original, contrasté, ce drame réalisé avec minutie et passion par les sœurs Coulin nous met sous-tension et nous embrase.

Voir Du Pays, réalisé par Delphine et Muriel Coulin avec Soko et Ariane Labed, 1h42