Albert Dupontel, matière grise

Rencontrer Albert Dupontel est un honneur, un stress aussi, tant cet échange est la promesse d’une discussion sensible, intense et sans garde-fou. J’étais sur le fil du rasoir, l’acteur, l’homme, l’orateur m’ont tour à tour subjuguée.

LAlbert Dupontel dans Les Premiers Les Derniers © Wild Bunch

Remarques acerbes, humour noir, cynisme : ses shows décapants et ses films sont des pépites excentriques et foisonnantes. Bernie et Le Créateur ont marqué mon adolescence. Enfermés Dehors, Le Vilain et 9 Mois Ferme, convaincue de son talent. Mais Albert Dupontel, ce n'est pas qu'un provocateur, un comique, un instinctif qui entre dans votre vie par effraction. Héros très dsicret, cet artiste est l'interprète capable d'incarner des rôles physiques (Le Convoyeur), dramatiques (Irréversible) ou d'écorché vif (La Maladie de Sachs, Deux Jours à Tuer) ) avec la même facilité. Interview placée sous le signe de l'émotion et de la bienveillance pour l'aussi magique que désenchanté Les Premiers Les Derniers, un drame plein de poésie qui puise dans la désespérance pour mieux nous enthousiasmer.

Dois-je vous appeler Monsieur Dupontel, Albert ?
Albert Dupontel : Appelez-moi Duchmol si vous voulez, il n'y a pas de problème, pas de susceptibilité. 

Pourquoi vous dans Les Premiers, les Derniers ?
Par amour. Bouli m'aurait demandé de cacher un corps, j'aurais été d'accord. Il m'a seulement appelé pour me proposer de jouer dans son nouveau film. Je n'avais pas de scénario, rien, juste la promesse orale d'un moment chouette et j'imaginais très bien ce vers quoi Bouli pouvait aller. Lorsque j'ai découvert Cochise, je m'y suis plié avec plaisir.

Pouvez nous présenter ce personnage de Cochise, le chasseur de tête que vous incarnez ?
C'est quelqu'un tout en retenue, froid, qui avoisine le mutisme, mais avec une forte conscience du monde en vrac qui l'entoure. C'est un ami fidèle pour Gilou et il va être gagné, non par l'anxiété, mais par une sensibilité excessive par rapport à la détresse dans laquelle il voit son copain. C'est une sorte de pudeur relationnelle entre ces deux êtres qui se prétendent virils…  jusqu'à ce qu'ils s'intéressent à deux gamins, interprétés par David Murgia et Aurore Broutin.

Vous mentionnez Esther et Willie, deux jeunes gens marginaux, insouciants, purs…
Dès les premières images, on voit un monde crépusculaire, une nature ravagée par l'homme, entre les grosses bagnoles et les champs semés de pesticides, une humanité âpre, dangereuse et au milieu : deux individus dont la seule préoccupation est l'amour. Je ne dirais pas qu'ils sont déficients mentaux, mais en décalage avec la réalité, ce qui les protège.

Quels souvenirs gardez-vous du tournage ?
Bouli m'avait prévenu : "je veux faire un truc sur la fin du monde". En tant qu'acteur, perdu dans la Beauce au mois de février, on se doute qu'on est à mille lieues de la comédie familiale au bord de la plage. C'était intéressant, émouvant même ces silos, ce vent et ce ciel crépusculaire, cette ambiance sombre, sinistre, glaciale... Architecturalement extrêmement violent et humainement extrêmement fort de ne croiser dans ces plaines désertes que quelques camionneurs. Les gens isolés ont tendance à se fréquenter davantage, à s'écouter, à se parler, à se regarder…

Ce décor sauvage, c'est aussi celui d'un western. Il y a beaucoup de coups de feu qui sont aussi des décharges de vie…
Les détonations réveillent et ponctuent la narration du film mais la violence me révulse. J'étais effondré de devoir tuer un cerf. Les fusils, la mise à mort, cette brutalité, c'est dans le film le rôle des chasseurs déviants – si tant est que le mot ne soit pas un pléonasme –, les abrutis ridicules de cet univers lugubre.

Partagez-vous avec Bouli Lanners ce ras-le-bol de l'amusement obligatoire, ce pessimisme vis-à-vis du showbiz, de la petite blague à caser…
La culture appartient à ceux qui veulent la manger. A mes débuts, je suis passé par le music-hall, je trouvais cela très rigolo. Faire le guignol c'était un exutoire à mes angoisses. Et c'est parce que j'y suis passé que j'en ai conçu la lassitude, le systématisme et l'obligation de rentrer dans une fonction sociale réductrice : faire rire, faire peur, faire rêver, ou faire fantasmer. Ce que j'aime chez Bouli c'est qu'il n'a pas cette posture. Il vit dans son coin, en autarcie, il a sa bande, ses copains, et film après film, il constitue une œuvre, forte, marquante. Cela fait 20 ans que je n'ai plus de télé qui constitue une menace de viol intellectuel. Il n'y a pas de démarche, de quête volontariste d'émotion : à tout moment vous pouvez tomber sur une image atroce, c'est vraiment risqué, gratuit, accessible à tous et d'autant plus dangereux, y compris en terme de goût. C'est aliénant de regarder des conneries et lorsque vous participez à cette mascarade vous en sortez détruits.

Dans une scène du film, Michael Lonsdale cultive des plantes dans une serre "parce que vivre ce n'est pas seulement respirer". Vous, monsieur Dupontel, où avez-vous trouvé votre accomplissement ?
En faisant des films, indiscutablement. Exister, c'est un fait, vivre c'est un art même si cela peut sembler prétentieux. Mes études de médecine et mon expérience aux urgences m'ont fait comprendre les faits mérités, les concepts de destin et de fragilité. J'étais de nature trop anxieuse pour m'y confronter. Quand le monde du spectacle et du cinéma m'ont invité, cela me paraissait quasiment illégal. C'est une chance immense de gagner sa vie en faisant du divertissement, mais j'ai toujours un plaisir coupable quand je fais l'acteur. Ce doit-être un résidu judéo-chrétien…

La religion, c'est un recours envisageable ?
Non je ne suis plus croyant depuis longtemps. Je crois au mystère cosmique, au mystère de la vie indiscutablement, au miracle de la vie, à l'extraordinaire phénomène hallucinant qui fait que je vous parle et que vous m'écoutez, mais je ne crois pas aux préceptes définis. Certains ont vu dans Les Premiers, Les Derniers une parabole biblique. Moi, en bon laïc, j'ai trouvé un fantasme de protection de la jeune génération. La religion c'est la meilleure façon de dire à un enfant qu'il est différent d'un autre, l'imposer à un gamin, c'est criminel. On devrait choisir son dieu comme on choisit une sexualité : ce texte m'aide, donc je le prends, comme un lecteur et pas forcément un pratiquant…

Vous évoquez une tendance à se recroqueviller sur un idéal, comment profitez-vous au quotidien ?
Il y a une phrase de Montaigne qui dit : "Le temps qu'il me reste j'aimerais le passer à vivre". Plus je vieillis, plus je prends conscience de l'instant présent. Je savoure des choses auxquelles je ne prêtais pas attention avant : faire un tour de vélo sous le soleil, apprécier la chaleur douce, boire un coup.

Vous venez d'ailleurs de manger une salade de gambas…
Voilà ! C'est génial de déjeuner avec des gens et de parler de cinéma, mais plus jeune j'étais dans une sorte de frénésie de moi-même, une tragédie ! Il faut beaucoup d'années, de chance, d'éducation des parents, beaucoup d'amour aussi pour accéder à soi-même. Les gens qui nous dirigent n'ont pas intérêt à ce que l'on devienne critique. Ils nous abrutissent, nous formatent à coups de pub, de dogmes, d'hyperconsommation. L'homme fait du mal à l'homme. Il faut que des participants à ce mal-être décident de changer d'optique pour qu'il y ait un peu d'espoir comme dans le film de Bouli.

Vous évoquez nos politiques qui nous détournent de notre individualité. Quand dans le film Gibus est allongé à l'hôpital et que Jésus lui dit "le cœur n'aime pas qu'on se soucie de lui". Vous l'entendez comment ?
Comme de l'hypocondrie. Je crois beaucoup à la résilience. Je crois que quand l'esprit s'accroche à quelque chose, le corps finit par suivre, c'est comme ça qu'il faut raisonner. A tel point que les asiles de fous sont épargnés par les épidémies, le corps a pris le contrôle de tout y compris de l'esprit.

Vous trouvez que vous êtes à l'écoute de vos états d'âme ?
Beaucoup trop et pas assez à l'écoute de mon entourage. On ne fait pas ce métier sans être égocentrique et narcissique. Ce qui est une vraie faiblesse. J'écoute mal et trop tard. Je ne vois les indices que lorsque les erreurs sont faites. C'est aussi une nourrice l'état d'âme : c'est parce qu'on s'enrhume, qu'on a une rupture affective, qu'on va souffrir, pleurer et trouver l'inspiration. Le génie transforme l'absence d'inhibition interne en récit. C'est ce qu'explique un Shakespeare, un Molière. Le talent fait que les émotions ressenties sont retranscrites et deviennent positives.

Qui s'inquiète pour vous Monsieur Dupontel ?
Je n'en sais rien. Mon fils est grand, il n'a plus l'âge de s'inquiéter pour moi. Mon papa n'est plus là, ma maman commence à être âgée et puis il ne faut pas contaminer les autres avec ses incertitudes, c'est inélégant. On leur doit d'être digne. J'ai trop fait chier mes parents avec mes soucis quand j'étais petit. Alors je fais gaffe à ma santé, je me ménage, j'essaie de relativiser, de penser cosmique en me disant "voilà, tu n'es qu'une infime particule sur une terre qui est une infime particule du cosmos".

Avez-vous, aujourd'hui, avec votre chemin de vie, une capacité à vous attacher aux autres ?
Plus que jamais. Le plus difficile à supporter, c'est soi finalement. J'ai une infinie tendresse, beaucoup d'estime pour les acteurs. Je comprends leurs doutes. Je n'ai qu'une envie, c'est de les aider, vraiment.

Les Premiers Les Derniers, en salles le 27 jenvier 2016 © Wild Bunch