Inna Modja se révèle et nous envoûte

Echange d'exception avec une sublime artiste : nous avons rencontré Inna Modja, dans le cadre de la sortie de "Motel Bamako", un album particulier qui sonne comme un véritable retour aux sources pour la chanteuse malienne.

© Marco Conti
© Marco Conti

Quand nous arrivons sur le lieu de la rencontre tant attendue avec Inna Modja, celle-ci nous attend confortablement installée dans un canapé. D'une beauté presque insolente, la chanteuse se révèle d'une douceur incroyable. Elle a d'un côté ce regard envôutant et de l'autre, ce sourire très pur, semblable à celui d'un enfant. Inna s'avance pour nous saluer et nous entamons notre séance "confidences".

Inna Modja vous revenez avec Motel Bamako presque 4 ans après votre précédent album Love Révolution, pourquoi avoir attendu si longtemps ?
Pour commencer, après la sortie de Love Revolution, j'ai tourné pendant deux ans. La seconde raison est que je suis auteure-compositrice et que par conséquent, j'ai besoin de temps et d'inspiration pour créer un album. J'ai besoin de faire une recherche aboutie qui me permettra d'aller dans une direction cohérente et claire par rapport à la musique que je veux faire. Ça prend du temps. Je me dis que c'est de la musique et que tout ce qui sort, restera. J'avais donc envie que de proposer quelque chose qui me ressemble à 100% et pour ça, j'ai pris le temps qu'il fallait.

D'où est venue cette envie de chanter vos racines maliennes et pourquoi maintenant ?
C'est venu naturellement. Sur chaque album, je me laisse guider par mes envies. Dans le premier, je me présentais déjà comme quelqu'un ayant grandi en Afrique anglophone, à Accra, et francophone à Bamako. J'y racontais les histoires de mes proches et celles qui me touchent. Sur celui-ci j'avais envie de me dévoiler un peu plus. Et forcément quand je parle de moi, j'aborde ma culture, l'endroit où j'ai grandi, la musique de chez moi. J'avais envie de chanter dans ma langue et de revenir à ce que je faisais quand j'ai commencé à chanter.

Dans cet album, vous évoquez des thèmes profonds (la guerre, la condition des femmes) alors que dans les précédents vous chantiez souvent l'amour...
C'est un album où je me dévoile davantage et mes engagements constituent une grande partie de ma vie. Cela fait une dizaine d'années que je milite contre l'excision et pour une meilleure condition des femmes. Je suis aussi ambassadrice de l'AMREF, une organisation panafricaine qui a notamment comme objectif de former des sages-femmes en Afrique. Tout cela fait partie de moi. De la même manière, le fait que mon pays, le Mali, soit en guerre est quelque chose qui me touche particulièrement car ma famille y vit et j'y suis moi-même très souvent. Il était impossible que je n'en parle pas.

Est-ce que ça a été éprouvant pour vous d'aborder tous ces fléaux du Mali ?
Ça m'a demandé du courage, c'est certain. Mais j'avais besoin de le faire pour rendre hommage à ces gens qui se battent tous les jours. Certains contre le terrorisme, d'autres, des femmes qui se battent pour avoir les mêmes droits que les hommes. Mais je n'ai pas abordé tout cela en me disant que j'allais montrer les fléaux de l'Afrique. J'en ai parlé comme des thèmes qui me touchent. En tant que femme africaine, j'ai envie que les choses changent. L'Afrique le mérite. Mais dans cet album, je n'aborde pas que les drames de ce continent. J'avais aussi envie à travers ce disque de montrer la richesse de la culture malienne et africaine en général, de mettre en avant la nouvelle génération d'artistes de là-bas qui font de nouvelles propositions. Je voulais aussi montrer que l'Afrique ce n'est pas seulement la guerre, la misère, la pauvreté ou encore les maladies. C'est un continent qui a une véritable richesse culturelle et qui a beaucoup à offrir.

Votre engagement dans la lutte contre l'excision, c'est un combat difficile à mener ?
Oui. Et ça le sera toujours jusqu'à ce que ça s'arrête.  C'est compliqué car c'est quelque chose qui est ancré dans les mentalités, dans des traditions auxquelles beaucoup de gens sont attachés. Ces personnes ont du mal à évoluer, à tourner la page.  Cette pratique  touche les femmes dans leur féminité. Moi, je l'ai vécue dans ma chair, mais même si ça n'avait pas été le cas, je me serais mobilisée pour qu'il n'y ait plus de petites filles qui vivent ça.

Dans Speechless, en duo avec Oxmo Puccino, vous interpellez les dirigeants du Mali ? Est-ce que vous vous considérez une artiste engagée ?
En fait, dans cette chanson, j'interpelle les dirigeants du monde en général. Il n'y a pas qu'au Mali qu'il y a des problèmes sociaux. Avec le titre Tombouctou, j'adresse un message aux terroristes...

Quel accueil a réservé votre famille à cet album si particulier et à votre parcours musical jusqu'à maintenant ?
Ma famille est ravie. Mes proches m'ont toujours soutenue dans la voie que j'ai choisie à 14 ans. Mais il est vrai que ma mère a quelques craintes par rapport à mon métier et au milieu de la musique dans lequel j'évolue.

Qu'est-ce qui vous a donné envie de faire de la musique ? Est-ce que vous venez d'une famille d'artistes ?
Pas du tout. Ma mère est une ancienne sage-femme et mon père travaillait à l'ambassade du Mali. En fait, j'ai toujours beaucoup écrit. J'ai commencé par écrire des poèmes, puis des chansons pendant mon adolescence. C'était une façon différente de m'exprimer qui me plaisait. Je l'ai fait naturellement. Ma famille m'a laissée être qui j'étais, mais m'a quand même incitée à passer mon  bac et à faire des études car elle voulait que j'aie un plan B au cas-où. Malgré leurs craintes, mes parents sont très ouverts et me laissent vivre ma passion.

© Marco Conti

 

Vous avez une vraie sensibilité pour l'univers de la mode, est-ce que vous aimeriez créer vous aussi votre collection de vêtements ?
Je dessine mes vêtements depuis longtemps. J'ai grandi avec cette culture en Afrique car là-bas on n'a pas Zara ou H&M. Quand j'étais ado,  j'allais acheter mes tissus au marchés et les amenais chez le tailleur. Je le harcelais pour qu'il me fasse telle ou telle coupe. J'ai grandi en imaginant et en créant mes propres vêtements. Ce n'est pas du merchandising. C'est quelque chose qui fait partie de ma culture. Aujourd'hui encore, je continue à créer des vêtements. Récemment j'ai dessiné des vestes pour mes musiciens et moi sur scène  et tous mes copains m'ont dit "je veux la même". Ce sont des petites collections ponctuelles que je fais pour moi et mes amis, mais je ne suis pas designer.  Je ne compte pas me lancer dans la mode.

Le 2 octobre vous avez investi la Cigale, pour la première date parisienne de votre tournée, quel accueil le public a-t-il réservé à ce nouveau projet ?
C'était super ! C'était un gros challenge car l'album était sorti le jour même. On voulait vraiment faire voyager le public. Au lieu d'utiliser des écrans, on a mis de la toile de jute pour projeter des images, un peu comme on le fait dans les villages en plein air. On avait de la taule, des barils pour l'éclairage, des tissus du Mali. L'idée c'était vraiment que les gens se retrouvent le temps d'une soirée à Bamako. C'est important de faire voyager les gens à travers d'autres cultures, car on vit aujourd'hui dans un monde où l'on a peur de l'autre.

Vous êtes une très belle femme noire, vous assumez votre singularité par vos choix vestimentaires, votre coupe afro et vous refusez d'aller vers un physique "occidentalisé". C'est important de conserver cette ethnicité ?
Il y a cette espèce de moule, de standard que je trouve désagréable. Je ne serai jamais blanche, ni blonde. Je ne mesurerai jamais 1m80. Qu'est-ce que je suis censée faire ? Me tuer parce que je ne corresponds pas à ce qui est censé être beau ? Nous sommes des milliards sur terre et on ne se ressemblera jamais tous. C'est irréalisable ! Je trouve que c'est important que les gens se rendent compte de leur différence et qu'ils puissent de cette façon aider les plus jeunes à assumer la leur. J'ai grandi dans une famille de sept enfants et j'y ai trouvé ma place sans jamais chercher à être quelqu'un d'autre. Il y a dix ans la coupe afro n'était pas du tout à la mode. Dans la rue, les gens m'appelaient "Jackson Five" ou "Disco Queen". Je suis contente de cette tendance "Nappy" : les femmes noires renoncent de plus en plus aux défrisages et assument leurs cheveux naturels.

En faisant des recherches sur votre nom de scène,  j'ai découvert que "Modja" signifie "mauvaise" ou "petite peste" en  français et que c'est votre mère qui vous appelait ainsi car vous étiez turbulente. Voici des questions "mauvais" moments :

Votre plus mauvais souvenir ?
Celui de mon excision. Cela s'est fait à l'insu de mes parents. Pendant longtemps, je l'ai occulté. Mais en grandissant tout est revenu, et cela me donne la force de mener mon combat.

Votre plus mauvaise rencontre ?
Je n'en ai pas fait une en particulier. Et puis en général, je ne me souviens que des meilleures.

Votre plus mauvais voyage ?
Ce n'est pas tant une destination qui ne m'a pas plu mais les péripéties du voyage en avion. Il m'est arrivé de perdre mes bagages et c'est l'horreur.

La plus mauvais blague que l'on vous ait faite ?
Je déteste que l'on me fasse peur. Sérieusement, il y a encore des gens qui font ça ? Mais pourquoi ?  Je suis une vraie froussarde et je peux réagir assez violemment dans ces cas-là.

© Marco Conti