Ryan Gosling nous parle de sa mère, de la mort et de ses fantômes

Ryan Gosling devient réalisateur et signe un premier film troublant, captivant. Son "Lost River" est une fresque cauchemardesque de Détroit, qui navigue entre fantasme et réalité. Nous avons eu la chance de parler de ce bijou cinématographique avec le Canadien adulé. Rencontre.

© Nils Jorgensen/REX Shut/REX/SIPA

Ryan Gosling est plus qu'un acteur génial, une machine à fantasmes. Il appartient désormais à une catégorie rare : les réalisateurs précieux. Avec Lost River,  il nous plonge dans sa rivière perdue, entre Détroit et les confins de ses cauchemars, et nous laisse apercevoir ce qui se cache derrière le physique de playboy. Il suffit d'ailleurs d'écouter son groupe, Dead Man's Bones, quelques minutes pour déceler le "vrai" Gosling, celui qui se dissimule sous la couche de papier glacé et face auquel nous nous sommes retrouvées pendant 20 minutes.
Quand l'acteur entre dans la pièce avec son tee-shirt rock, son teddy en daim, sa mèche de cheveux tombante et son collier gri-gri, notre radar de midinette se met en alerte. C'est un fait : il est beau, mais il dégage en plus ce truc cool que rêvent d'acquérir tous les garçons qui se mettent un jour à la guitare. Un certain flegme, presque une gêne d'être ici pour parler de lui, qui s'efface imperceptiblement quand l'éclat de rire perce, qu'un éclair dans le regard trahit l'amusement. Nos lumières de groupie arrêtent de clignoter au moment d'aborder les choses sérieuses : Lost River, ses influences, ses souvenirs d'enfance. Interview, dans le bleu des yeux, avec le mec le plus sexy, et sûrement le plus étonnant, d'Hollywood.

Réalisme et fantastique se font face dans Lost River. Quelle était la part la plus importante pour vous ? 
Ryan Gosling : Aucune. En tant que Canadien, j'avais cette image romancée de Détroit, ville du Motown, mère du rêve américain. Quand je m'y suis rendu, j'ai découvert une réalité très différente de ce que je m'étais imaginé : des dizaines de kilomètres de quartiers abandonnés et, de temps en temps, des familles qui tentent de sauver leur maison. Cela a tout d'une illusion, mais c'est bien réel.

Les plans des maisons abandonnées sont très forts, presque choquants...
Il a été difficile de trouver comment montrer cela au public. Si Lost River se concentrait uniquement sur ce qu'il s'est passé à Détroit, on aurait un documentaire, un film à message pour prêcher les convertis. En le réalisant comme un conte de fées, on touche les gens sans faire appel à l'intellect, sans tomber dans le politique.

Peut-on considérer les Etats-Unis comme le monstre de ce conte de fées ?
Non. On a justement décidé de ne pas appeler la ville Détroit, mais Lost River, parce qu'on ne voulait pas d'un film américain. D'ailleurs, il n'y a qu'un Américain au casting : Saoirse Ronan est irlandaise, Iain de Caestecker écossais, Reda Ketab français, Ben  Mendelsohn australien, Barbara Steele galloise, Eva Mendes cubaine, je suis canadien... C'est film universel.

C'est aussi pour cela que vous n'avez pas ancré votre récit dans le temps...
Il y a beaucoup de films post-apocalyptiques, là c'est un peu comme un film pré-apocalyptique. Il est censé être contemporain, mais vous pouvez sentir les influences des fifties ou des années 80, période pendant laquelle j'ai commencé à découvrir le cinéma. Le film est comme coincé dans le temps.

Image tirée du film © Bold Films Productions, LLC. / Tiberius Film GmbH

Croyez-vous toujours au rêve américain ?
Pour les gens de ces quartiers, le rêve américain est devenu un cauchemar, mais ce n'est qu'une partie de Détroit. C'est pour cela que j'ai voulu tourner là-bas : il s'y passe aussi des choses excitantes. La ville renaît avec beaucoup de créativité, une énergie qui redéfinit le futur. Le film est porté par ce mélange d'espoir et de désespoir.

Auriez-vous pu tourner ailleurs ?
Non, ce n'est pas comme si j'avais eu une idée et que j'avais cherché un endroit où la concrétiser. C'est même l'inverse : j'ai eu l'opportunité de tourner là-bas et en traversant les quartiers, en découvrant les habitants, j'ai voulu en faire un film. Il est difficile de séparer Lost River de Détroit, mais c'est important de le faire parce que c'est un monde à part.

Quel a été le déclic ?
Je me souviens avoir vu une famille assise sous son porche, à regarder la maison d'en face brûler, comme si ça arrivait tous les jours. Je me suis dit : "Il faut que je filme ça, car ça n'existera bientôt plus." J'ai acheté une caméra infrarouge et je me suis rendu à Détroit dès que j'ai pu pour immortaliser la ville avant qu'elle ne soit détruite. Le film était déjà en marche : l'équipe, le scénario, les acteurs ont rejoint le navire petit à petit, mais tout a commencé avec les images de ces bâtiments hantés par le passé, par les rêves inassouvis. Je suis content de l'avoir fait, une grande partie de ce que j'ai filmé n'existe plus...

Ryan Gosling sur le tournage © Bold Films Productions

Lost River était présenté au Festival de Cannes l'année dernière. Comment avez-vous accueilli les critiques, très sévères ?
C'est la première fois que je réalise un film. Je ne peux pas entrer sur le ring et me plaindre de recevoir des coups. C'est le jeu. Traditionnellement, les acteurs font des films qui ressemblent à ceux dans lesquels ils jouent. Lost River est très personnel, ça ne ressemble à rien de ce que j'ai fait avant et je ne joue pas dedans. Je savais que je m'exposais aux critiques, mais ce n'était pas une raison suffisante pour renoncer.

Lost River évoque aussi votre enfance. Cette période de votre vie était-elle aussi sombre ?
Non… Le monde de Lost River correspond à ce que j'ai pu ressentir en grandissant avec une mère célibataire. C'est comme une représentation visuelle de mes sentiments de l'époque.

D'où vous vient cette fascination pour la destruction, les fantômes ?
Mes parents ont quitté ma maison d'enfance parce qu'ils pensaient qu'elle était hantée. J'ai grandi en entendant parler de ces fantômes, avec une mère fascinée par ces choses-là. Elle allait au cimetière, lisait les pierres tombales et me laissait jouer là-bas. Ca m'a rendu curieux.

Image tirée du film © Bold Films Productions, LLC. / Tiberius Film GmbH

Etait-ce important pour vous de travailler avec des gens que vous connaissiez ?
Oui, parce que j'estime que l'on fait du meilleur travail quand on bosse entre amis, avec des gens de confiance. C'est comme ça que j'ai choisi mon équipe technique. Pour les acteurs, j'ai écrit les rôles sur-mesure, parce que j'avais repéré chez eux quelque chose que je trouvais intéressant.

Vous avez un groupe de musique, Dead's Man Bones, avec lequel vous chantez Buried in water, sorte de premier jet de Lost River. Quelle autre chanson pourrait devenir un film ?
(Rires) My body's a zombie for you ?

La suite de Twin Peaks ne sera finalement pas réalisée par David Lynch. Vous voudriez vous y coller ?
(Rires) Je n'oserais pas ! Vous, si ?

Lost River, de Ryan Gosling, avec Christina Hendricks, Reda Kateb, Matt Smith, Saoirse Ronan, Eva Mendes, Ben Mendelsohn. Au cinéma depuis le 8 avril.

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La bande-annonce :