Lolita Chammah ou le charme de la sincérité

Lolita Chammah est la fille d'Isabelle Huppert. Elle a le regard, le sourire de sa mère, mais ne cultive pas le mystère. Devenir actrice, exister aux yeux du public et surtout pour les gens du métier, cela a été compliqué. Elle ne s'en cache pas, Lolita. Pourtant cette jeune maman de 31 ans déborde d'énergie et d'optimisme. Bavarde, spontanée et drôle, elle préfère nous parler de ses réussites que de ses angoisses. Quelle rencontre !

© Jacques Brinon/AP/SIPA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Héroïne de Gaby Baby Doll où elle révélait cet hiver sa nature tragi-comique, Lolita Chammah fait le printemps cette semaine à l'affiche d'Anton Tchekhov 1890, dans la peau délicate de Macha, la sœur de l'écrivain… Présence solaire, attitude bienveillante et réponses qui fusent, ce sacré de brin de fille qui mène brillamment sa carrière entre théâtre et cinéma nous séduit, immédiatement. C’est au Café de l'Industrie, près de Bastille, que nous faisons connaissance avec cette vraie Parisienne, ravissante, moderne, une comédienne à la franchise et au talent rafraîchissants.

Le Journal des Femmes : Pourquoi vous dans Anton Tchekhov 1890 ?
Lolita Chammah: Ce sont les rencontres qui font que les choses se passent… Travailler avec René Féret est venu naturellement. J’ai passé une audition pour le rôle de l'amante, Lika, mais c’est le rôle de la sœur, Macha, qu’il m’a proposé. Pourquoi moi ? Je ne sais pas.

Qui est Macha ?
C'est une des rares figures féminines de la famille. Antocha n'avait que des frères… L'histoire d’Anton et Macha est une vraie relation d'amour, platonique évidemment. C’était un peu une sainte avec son frère, protectrice, maternelle, entièrement dévouée à lui. Il disait que c'était sa grande histoire. Elle est restée vieille fille toute sa vie…

Vous qui n’êtes pas fille unique, comprenez-vous ce lien très fort ?
C’est très important une fratrie, mais je ne suis pas comme cela avec mes frères. C'est un autre genre d'amour…

Avez-vous une anecdote de tournage à nous raconter ?
J'ai plein de souvenirs marquants qui s'accumulent les uns aux autres... mais davantage en terme d’ambiance. Un état de grâce, quelque chose d'un peu suspendu dans le temps, de magique. Une vraie élégance.

Anton "écrit comme on fait des crêpes". Avez-vous un talent inné ?
Non. Déjà, je fais très mal les crêpes et la cuisine en général ! J’espère bien jouer la comédie, mais c’est du travail et ce n’est jamais acquis. La seule chose qui m’a semblé évidente, c’est la maternité. Je ne sais pas si c’est un don, mais j’aime par dessus tout, être la mère de mon petit Gabriel, deux ans.

Anton Tchekhov a une angoisse: c’est l'absence d'utilité de l’artiste. Pour lui qui est médecin, soigner a un sens, divertir est vain. Est-ce un complexe pour vous de ne pas "sauver des vies" ?
Je ne suis pas une artiste engagée, je ne fais pas un métier héroïque, je ne me dis pas que je vais sauver le monde devant la caméra, mais je peux changer la vie des gens. Je n'aime pas cette idée que l'on doit faire rêver. On doit amener l'identification, ce qui fait du bien à certaines personnes.

Le cinéma, est-ce une vocation chez vous ?
Il ya forcément de cela en moi. Ma mère est actrice. Elle m’a emmenée sur les tournages alors que j’étais toute petite. J’ai grandi dans le "milieu", mais cela a été d’autant plus compliqué de trouver ma place, de la légitimité. Sentir que les gens vous aiment pour ce que vous êtes prend du temps.  Ce n'est pas simple d’exister avec un parent connu…

Avez-vous subi une pression en tant que "fille de" ?
Bien sûr. Encore aujourd'hui, je me demande "pourquoi ai-je fait le choix de cette profession ?". En même temps, j’aurais été incapable d’en exercer une autre. Ma mère dit toujours que jouer la comédie est la seule chose qu'elle sait faire et les chiens ne font pas des chats!

Anton Tchekhov dit que l'amour ne l'intéresse pas. Vous comprenez cela ?
Non. Au contraire, toute ma vie tourne autour de l'amour. Tchekhov est tellement dans la passion et dans l'écriture, qu'il trouve que l'amour le détourne de son œuvre. Moi, l'amour me tourne vers l'œuvre, c'est important d'aimer et d'être aimée.

La vie d'actrice est intense, avez-vous de l'énergie pour la passion ?
Interpréter prend beaucoup de place, de temps. Cela vous ébranle, vous rend fragile, mais il faut garder faire de l'espace pour les sentiments personnels. C’est vital.

L'amour dans la durée, vous y croyez ?
Non, je n'y crois plus depuis longtemps, mais ce n'est pas grave, ce n'est pas triste. Aimer un seul homme, je trouve le concept assez romantique, mais c’est impossible pour moi.  Je suis trop complexe, j’ai trop besoin d’éprouver les choses. Je ne suis pas tout le temps heureuse pour autant, mais à 31 ans, profiter de la vie, c’est ma vision, mon credo.

Que pensez-vous de l'engagement ?
Dans un couple, il faut se donner à 100%, même si ça ne dure que quelques années. En revanche, le mariage ne m'attire pas du tout pour le moment.

Le réalisateur parle de personnages qui vivent dans l'ennui…
Je m'ennuie parfois et c'est essentiel, une façon accepter que l'existence n'est pas toujours un mouvement.

Savez-vous ne rien faire ?
Le vide me repose et j'ai besoin de beaucoup de sommeil.

Le drame de Tchekhov, c’est la maladie puis la disparition de son frère. Cet événement lui fait prendre conscience du monde. Est-ce qu'il y a un bonheur ou un malheur qui a fait ce que vous êtes aujourd’hui ?
La naissance de mon fils a bouleversé ma vie. C'est encore tabou de dire que le statut de mère a compliqué ma carrière, mais mon petit garçon a donné un sens à ma vie.

Quel compliment vous fait-on souvent ?
Que j'ai de l'humour.

A qui mentez-vous le plus ?
A moi-même.

Vieillir c'est quoi ?
Faire avancer l'enfant qui est en soi.

Quel parfum vous émeut ?
L'odeur de la peau de mon enfant.

Combien de fois avez-vous déménagé ?
Quatre fois. On dit que c'est une des causes principales de dépression, c'est très violent. Pour moi, le cocon est important.

Sans quoi ne pourriez-vous pas vivre ?
Je suis une solitaire, mais j'ai besoin des autres !

Les questions sur votre mère vous énervent-elles ?
Cela ne m'agace pas, tout dépend de la manière dont c'est fait. Je préfère parler de mon travail, par exemple, mais ce ne sera jamais grave de m’interroger sur elle…

Qu'est-ce que vous aimez chez vous ?
Mes jambes (rires)… et mon intensité.

Est-ce qu'il y a un film que vous aimeriez me faire découvrir ?
Respiro d'Emanuele Crialese avec Valeria Golino, c’est tellement beau… Récemment, j’ai adoré aussi Snow Therapy, de Ruben Östlund.

Combien de fois par jour consultez-vous vos SMS, vos mails ?
Tout le temps !

Avec qui restez-vous des heures au téléphone ?
Avec mon amoureux et mes parents.

Anton Tchekhov 1890, de René Féret, en salles le 18 mars 2015