Anne Roumanoff : "Le rire est le sang de la démocratie"

A l’occasion de son nouveau spectacle "Aimons-nous les uns les autres", présenté en avant-première le 2 février 2015 et retransmis en direct dans plus de 100 salles en France, en Suisse et en Belgique, Le Journal des Femmes a rencontré l'humoriste Anne Roumanoff. Révélations.

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C’est au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo que nous avons rencontré Anne Roumanoff. La célèbre humoriste a répondu avec émotion et sincérité à nos questions sur son spectacle, sa vie personnelle, mais aussi sur le besoin de rire et le droit à la démocratie.

Le Journal des Femmes : Votre nouveau spectacle sera retransmis en direct dans plus de 100 cinémas. Comment a germé cette idée ?
Anne Roumanoff :
Il s’agit en fait d’une idée de la production Pathé. Une excellente idée ! Souvent les humoristes diffusent la dernière de leur spectacle, c’est donc un véritable challenge de diffuser la première et je suis très excitée. On peut se demander si le public reviendra le voir sur scène après cette diffusion mais je suis convaincue que lorsqu’un spectacle est de qualité et qu’il plaît au public, cela créé un bouche à oreille favorable.

Pourquoi  avoir choisi le titre "Aimons nous les uns les autres" pour ce show ?
Anne Roumanoff : J’ai choisi ce titre avant l’attentat de Charlie Hebdo. Je trouve que nous vivons au sein d’une époque où les différentes communautés en France sont en tension constante. Il s’agissait donc d’une manière de dire "Allez, essayons de s’aimer". J’ai bien conscience que c’est difficile et je parle d’ailleurs de cette difficulté de s’aimer les uns les autres dans le dernier sketch du spectacle. Nous ne vivons pas dans le monde des Bisounours, alors ce titre est ironique, mais il y a également un message. Parmi toutes ces horreurs, nous percevons de magnifiques moments de fraternité et d’union. Les rassemblements, les slogans tels que "We are not afraid", les bougies, les crayons brandis… Je trouve cela très beau.

Que vous évoquent les récents évènements ?
Anne Roumanoff : L’attentat de Charlie Hebdo, la traque des terroristes… Tout cela m’a bouleversée. Une chose est sûre, cela va changer fondamentalement quelque chose dans la société française et nous n’en avons pas encore toute la mesure. Il y aura un avant et un après Charlie Hebdo.

Le crédo de ce nouveau spectacle, "Rire de tout ce qui fait mal plutôt que d’en pleurer" fait tristement écho à l’actualité…
Anne Roumanoff : On ne fait pas rire avec le bonheur ! "Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants", cela n’intéresse personne. "Ils se marièrent et eurent beaucoup de problème", cela devient tout de suite plus palpitant. En revanche, je ne pense pas que l’on puisse rire avec tout. Je ne sais pas encore de quelle manière les humoristes évoqueront ces évènements tragiques mais nous devrons en parler. Pour ma part, je n’ai pour l’instant qu’une envie : pleurer.  

Votre spectacle s’inspire des nouveaux problèmes sociétaux…
Anne Roumanoff : Effectivement. J’ai essayé de faire un spectacle très ancré dans la société et lié à l’actualité de l’année 2015, très en prise avec notre époque. Je pense que c’est ce qu’attend le public : lorsque l’on vient voir un humoriste sur scène, on attend qu’il nous fasse rire avec notre temps. Même si l’époque et pas facile. Et justement parce que l’époque n’est pas facile !

Le rire est donc un exutoire ?
Anne Roumanoff : Le rire est indispensable : c’est le sang qui coule dans les veines de la démocratie. Le droit à l’humour, le droit à l’impertinence, le droit de dire les choses sont des droits fondamentaux. C’est d’ailleurs ce qui fait la différence entre une dictature et une démocratie. Essayez de vous moquer de Kim Jung Un , le dirigeant actuel de la Corée du Nord. Vous allez sentir votre douleur !  Le droit de contestation est fondamental au sein d’une démocratie,  tout comme celui d’exprimer des avis différents de la parole officielle.

Vous inspirez-vous également de votre vie personnelle ?
Anne Roumanoff : Bien sûr. Je me suis longtemps inspirée de mes filles et je m’en inspire d’ailleurs toujours, mais le but n’est pas de raconter ma vie sur scène. Je ne suis pas sûre que cela intéresse le public. En revanche, si je trouve dans ma vie personnelle des éléments susceptibles de faire rire les gens, je n’hésite pas.

Que pensent vos filles des récents évènements ? Comprennent-elles ce qui se qui se déroule en France ?
Anne Roumanoff : Ma fille aînée a 20 ans, alors elle comprend  évidemment tous ce qui se passe. Ma cadette, âgée de 10 ans, a également conscience de la gravité de la situation. Elle m’a avoué ce matin regretter de ne pas avoir pris sa trottinette pour aller à l’école : "Avec ma trottinette, je peux m’enfuir beaucoup plus vite qu’à pieds s’il y a des terroristes !", m'a-t-elle dit ! Dans sa classe, tous les élèves ont écrit un "C" sur leur main en hommage à Charlie Hebdo. Je trouve cela très mignon.

Avez-vous toujours eu envie de devenir humoriste ?
Anne Roumanoff : A vrai dire, je voulais être comédienne. A l’époque, humoriste n’était pas un métier à la mode, ce n’était même pas considéré comme un métier. Personne ne disait vouloir être Coluche ou Desproges, même si ces artistes reconnus étaient très respectés. J’ai donc suivi des cours de théâtre mais j’ai échoué à être une comédienne traditionnelle. J’ai ensuite essayé de faire rire les gens, puisque je savais que j’en étais capable. Un peu par défaut au début, mais cela m’a tellement plu ! Maintenant, j’ai conscience de la chance que j’ai de faire ce métier, d’être sur scène,  d’avoir une parole et que les gens m’écoutent ! Je suis libre.

Cela fait presque 30 ans que vous exercez ce métier… Est-ce difficile de rester sur le devant de la scène ?
Anne Roumanoff : Cela demande beaucoup d’efforts. En 27 ans, j’ai vu passer beaucoup de monde. Des étoiles filantes, des personnes disparues… Je travaille beaucoup et je consacre mon énergie à chercher et à me renouveler. Cela ne me coûte pas car j’aime mon métier.  Plus le temps passe, plus j’éprouve du bonheur sur scène ! La peur des débuts est partie et aujourd’hui, le plaisir a pris le dessus.

Souhaiteriez-vous continuer ce métier encore longtemps ?
Anne Roumanoff : Je ne sais pas si une femme peut continuer à faire des one man show lorsqu’elle vieillit. J’ai du mal à m’imaginer sur scène comme un vieux débris (rires) ! Il s’agit surtout d’être en prise avec son temps et avec la société. Etre sur scène, oui, mais pas forcément en one man show. Je me tournerai donc peut-être vers le théâtre. J’essaye de me fier à ce que je ressens du public et ce que je ressens.

Une citation qui vous tient à cœur ?
Anne Roumanoff : "Quand on veut, on peut".