Audrey Tautou : "Le couple est une prison"

A l'écran, Audrey Tautou et Gilles Lellouche s'aiment puis se haïssent, violemment. A la ville, ces deux acteurs parlent, avec passion, de "Thérèse Desqueyroux", le dernier film de Claude Miller, l'adaptation intense d'un classique de François Mauriac. Rencontre.

Audrey Tautou : "Le couple est une prison"
© UGC Distribution

Audrey Tautou, petit oiseau frêle aux yeux qui lui mangent le visage, fille d'un chirurgien-dentiste de province, voulait vivre dans la jungle avec les singes... Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain est devenu le sien et la jolie brunette est aujourd'hui une star du 7e Art. Vedette aussi timide que surdouée, Audrey Tautou, 36 ans, nous met en garde : "je ne suis pas dans la confidence, je ne partage rien de mon intimité, en revanche, j'embrasse chaque long-métrage de toute mon âme". A l'affiche de Thérèse Desqueyroux, en salles le 21 novembre, elle est cette héroïne désabusée de la bourgeoisie bordelaise, qui finit par empoisonner son mari, incarné avec brio par Gilles Lellouche. Interview.

Journal des Femmes : Décrivez-nous chacun, le personnage de l'autre...
Audrey Tautou :
Gilles est Bernard Desqueyroux, un riche propriétaire terrien, un ours fondu de chasse, bon vivant, avec un comportement conventionnel, pas loin de la bêtise parfois, mais il est très amoureux de Thérèse, une femme qu'il admire pour son intelligence, son indépendance d'esprit, sa faculté à s'extraire du cadre. Il a confiance en elle.
Gilles Lellouche : Thérèse est une jeune femme très vive, très cultivée. Promise à un grand avenir, éprise de liberté, elle se retrouve avec un mari et une belle famille sans grand intérêt. Elle est dans une quête d'absolu, d'idéal intellectuel, moral, sentimental... mais subit une vie étriquée. Ses idées, ses fantasmes, sont ses seuls échappatoires.

Thérèse est un personnage sombre, glacial, tout en tumulte intérieur...
Audrey Tautou : J'ai immédiatement compris Thérèse. Elle est contre la superficialité du système et des rapports humains. Elle refuse que les conventions pèsent sur son chemin de vie.  

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Image du film "Thérèse Desqueyroux", en salles le 21 novembre. © UGC Distribution

Thérèse et Bernard semblent avoir un dégoût mutuel pour ce qu'ils sont devenus... C'est ainsi que les sentiments se dissipent ?
Audrey Tautou : En décidant de se marier, Thérèse espère sincèrement trouver la délivrance et faire taire ce qui l'encombre. Mais ce rustre de Bernard devient l'incarnation de son malheur. Elle se révolte car elle le méprise. J'aime qu'elle ne se pose jamais en victime, qu'elle ne pleure jamais sur son sort, tragique.

Avec ce rôle, une nouvelle page semble s'ouvrir dans vos carrières à tous les deux...
Audrey Tautou : Thérèse, c'était une partition rêvée ; un emploi très différent de tout ce qu'on m'avait proposé jusque-€là... Avec  Coco Avant Chanel d'Anne Fontaine, j'avais déjà abordé un autre registre mais tourner avec Claude Miller, c'est plus violent, plus complexe et plus transgressif aussi. Ce rôle est arrivé à un moment de ma vie où j'avais sûrement besoin de changement. Gilles et moi avons abordé ce film avec une implication, un engagement et un désir différents de ce que nous avions connu jusqu'ici.
Gilles Lellouche : C'est agréable d'avoir un scénario où les personnages ont une vraie psychologie. C'est une chance rare de pouvoir servir un cinéma aussi subtil.

Thérèse semble à la fois moderne, provocante... et indifférente au monde et aux autres. Qu'est-ce qui l'a rendue comme ça ?
Gilles Lellouche : Au début elle est vivante, pleine d'espoir, puis s'efface face à un quotidien médiocre. Lasse, elle baisse les bras, avant de commettre l'irréparable.
Audrey Tautou : En elle, il y a un conflit entre son obéissance, sa docilité face à l'autorité, et le mépris qu'elle éprouve pour le désolant spectacle qu'elle a devant les yeux. Thérèse est pleine de contradictions, ses pensées se bousculent constamment. Elle s'éteint à petit feu jusqu'à l'étincelle, ce moment, où, par mégarde, elle va mettre plus de gouttes d'arsenic à son époux que dans la prescription du médecin... Thérèse va se glisser dans cette porte de sortie presque inespérée... Sauf que c'est un acte insensé dont elle va payer le prix fort.

Elle empoisonne son mari, mais ne l'a jamais trompé. Vous pensez qu'un siècle plus tard, c'est une relation adultère qu'elle aurait pu entrevoir ?
Gilles Lellouche : L'infidélité est une forme de trahison, mais ce n'est pas nuisible à la santé. Je trouve qu'il est sans commune mesure d'avoir des aventures et de porter atteinte, physiquement, à son conjoint.
Audrey Tautou : Il y a cette même idée que le couple est une prison. Thérèse est étouffée par l'hypocrisie, mais elle n'envisage pas la solution du divorce. Aujourd'hui, il y a de nombreux couples englués dans une vie qui les fait souffrir, qui les rend malheureux, mais qui ne se séparent pas. Ils préfèrent d'autres solutions, d'autres libertés aussi nocives. Ce qu'il y a de dramatique et de passionnant dans la trajectoire de Thérèse, c'est qu'elle choisit un acte immoral.

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Image du film "Thérèse Desqueyroux", en salles le 21 novembre. © UGC Distribution

François Mauriac voulait dépeindre la bourgeoisie de province et le poids écrasant des conventions, Audrey, vous avez grandi à Montluçon, pensez-vous qu'il y a toujours un champ des possibles à Paris et une pesanteur en région ?
Audrey Tautou :
Dans les petites villes, il n'y a pas l'anonymat qu'on a à Paris. Les qu'en-dira-t-on et la crainte des ragots ont plus de place en province.
Gilles Lellouche : En même temps, dans notre milieu du showbiz tout se sait. Dans le microcosme des artistes, on finit toujours pas être rattrapé par le voyeurisme des autres...

Ce qui est troublant, aussi, c'est que Thérèse n'a pas d'instinct maternel...
Audrey Tautou :
Il n'y a pas de place dans la vie de Thérèse pour aimer un enfant. Elle voit sa fille comme un verrou supplémentaire à sa geôle, pas comme une source d'affection. Cet enfant la condamne, l'emprisonne encore davantage.
Gilles Lellouche : Cette femme est une intellectuelle, ce n'est pas une couveuse. Sa grossesse est un moment insupportable avec sa belle-famille qui l'entoure, son mari qui lui répète sans cesse "il faut manger pour être en bonne santé", mais ce n'est pas Thérèse qui est au centre de ces attentions, c'est l'héritier Desqueyroux...
Audrey Tautou : Thérèse n'est plus qu'un réceptacle et dit d'ailleurs : "mon mari me vénère comme un vase sacré, seul compte le fruit de mes entrailles. Je perds le sentiment de mon existence individuelle". Avant d'être enceinte, elle n'était pas épanouie. Une fois mère, elle se rend compte que son entourage nie encore davantage la femme qu'elle est.

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Image du film "Thérèse Desqueyroux", en salles le 21 novembre. © UGC Distribution

Si vous ne deviez retenir qu'une anecdote de ce tournage...
Gilles Lellouche :
Paradoxalement, je me souviens d'une ambiance, d'une immense légèreté, d'une grande tendresse, Claude Miller m'appelait "mon gros lapin"...
Audrey Tautou : Je me remémore aussi cette bienveillance, la patience, la profonde gentillesse de Claude Miller, malgré le mal qui le rongeait. Il nous avait dit après une scène délicieuse que nous étions tous les deux "à manger à la petite cuillère". Quel charmant compliment...
 

Thérèse Desqueyroux de Claude Miller, avec Audrey Tautou, Gilles Lellouche, Anaïs Demoustier... Sortie en salle le 21 novembre.