Isabelle Adjani, la bienveillante

Virtuose, elle fait de David et Madame Hansen, un opus intimiste, le film évènement de la rentrée. Isabelle Adjani est une artiste totale, à la fois féline et rassurante, intense et émouvante. Douce rencontre.

Isabelle Adjani, la bienveillante

Je suis flattée. Un peu impressionnée, aussi. Ce soir, je rencontre Isabelle Adjani. Au diable, la neutralité, la distance professionnelle, le ton journalistique ! Je vais échanger avec une des plus grandes actrices françaises, une star absolue. Je l'attends, longtemps. Isabelle Adjani serait-elle toujours une diva ? Arrivent ses yeux de chats, ses manières délicates, ses excuses. Son retard, ce n'est pas du mépris, mais une volonté d'accorder à chacun des journalistes présents l'attention qu'il mérite, de ne pas décevoir. Je la complimente sur sa beauté, sa tenue, son talent. Isabelle Adjani est émue. C'est sincère. Malgré une filmographie à couper le souffle, mon interlocutrice n'en reste pas moins souriante, accessible et prévenante. Elle s'exprime avec intelligence, force et conviction.

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Image du film "David et Madame Hansen" © Pathé Distribution

Cheveu blanchi, mémoire qui flanche et franc-parler qui frise l'offense, Isabelle Adjani est la patiente désaxée d'Alexandre Astier dans David et Madame Hansen, en salles le 29 août 2012. Ce rôle permet à l'actrice de se glisser dans la peau d'une femme à la fois désespérée et désinvolte. Une composition sensible dans laquelle elle excelle...

 

 

 

Encore une héroïne instable psychologiquement : les rôles de femmes blessées vous poursuivent ou vous les cherchez ?
Isabelle Adjani : Je trouve que les femmes ont toujours eu une aptitude à l'exception devant le destin. S'intéresser aux femmes, c'est s'intéresser à ce qui vient contrarier leur vie affective, leur quotidien, leur psychisme. Parler des femmes sans parler de leur douleur, c'est refuser de les considérer. Je mets donc à leur disposition ce que j'ai et ce que je suis en tant qu'interprète. Ma ligne directrice, c'est révéler tout ce qui peut carencer un être féminin et son aptitude à vivre.

Jouer la comédie aurait donc des vertus thérapeutiques ?
Isabelle Adjani : J'ai toujours eu besoin de me raconter des histoires à travers mes chères héroïnes dramatiques, en quête d'amour, de père, de grandiose, de sublimation... J'ai toujours eu à cœur, aussi, à travers l'expression de mon vécu (épreuves familiales, conflits amoureux, trahisons, déceptions), d'offrir un miroir aux souffrances, de permettre un témoignage-échange. Le cinéma ne peut pas délivrer d'une condition, il ne peut pas guérir, mais il peut accompagner une réalité, aider à une prise de conscience, faciliter le changement.

C'est une démarche "féministe" ?
Isabelle Adjani : Je suis bouleversée par les récits dans lesquels les femmes parviennent à dépasser leur statut de victime. On est dans une société qui culpabilise celles qui osent montrer des signes de faiblesse. A travers l'art, l'écriture, la musique, le théâtre vivant, on leur montre qu'on n'est pas dupe, qu'on ne les oublie pas. On offre une tribune, là où la justice n'est pas organisée pour sauver d'une agression morale dont les marques resteront indélébiles. Je mets cet aspect en avant car je trouve qu'en ce moment il y a le réveil sourd d'une espèce de déni de ce qu'endurent les femmes, une forme de misogynie latente, d'impatience intolérante face au malheur, à la dépression.

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Image du film "David et Madame Hansen" © Pathé Distribution

Votre personnage sombre dans une amnésie profonde, est-ce un mécanisme de défense par rapport aux agressions que vous évoquez ?
Isabelle Adjani : La réaction de Madame Hansen se fait à son insu. Perdre la mémoire ne se décide pas. C'est votre résistance nerveuse, neuronale, votre processeur interne qui ne peut plus enregistrer, seulement subir, qui ne peut plus traiter l'information, seulement se figer. Cette frigidité est une autoprotection ultime. Le souvenir de son existence s'est effacé pour qu'elle puisse continuer à vivre. Elle est en hibernation, à l'abri d'une extinction, mais sans désir, sans envie. Ce que je trouve beau dans ce film, c'est qu'il faut beaucoup d'humanité pour la réveiller. L'ergothérapeute joué par Alexandre Astier va la ramener à la vie alors qu'il n'est pas là pour ça.

Vous, qu'est-ce qui vous a rendue à vous-même ?
Isabelle Adjani : La psychanalyse m'a sauvée. J'ai découvert qu'il fallait trouver le courage, la force de prendre des risques. J'ai appris à aimer autrement. J'ai commencé aussi à m'aimer. Si je n'avais pas lutté et procédé à une cure analytique freudienne, je ne suis pas sûre que ma vie aurait été possible au moment où je l'ai entreprise...

Le suicide peut-il être une solution ? Y avez-vous déjà songé ?
Isabelle Adjani : Par la pensée, en cauchemardant, jamais comme la possibilité d'un passage à l'acte. J'ai un surmoi beaucoup trop fort, un sens des responsabilités beaucoup trop développé, un souci des autres beaucoup trop inscrit pour mettre fin à mes jours.

Vous aussi avez été confrontée au deuil, à la rupture, peut-être à la culpabilité ? Qu'est ce qui est le plus difficile ?
Isabelle Adjani : Comme beaucoup de femmes je n'ai pas eu d'autre choix que de m'adapter aux événements qui se produisaient. On ne vous demande pas votre avis.

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Image du film "David et Madame Hansen." © Pathé Distribution

Vous avez su renoncer, évoluer, changer, au fil de votre carrière, comme de votre vie personnelle ?
Isabelle Adjani : Je dois être un modèle de résilience ! Être là, à la verticale, avec tout mon sens commun, ni alcoolique ni droguée, c'est un exploit !

"Malade" de la mémoire, Madame Hansen est aussi insolente, cinglante, sans regrets. N'est-ce pas jubilatoire de se dégager ainsi des convenances ?
Isabelle Adjani : La désinhibition c'est un doux rêve. Cela m'arrive dans les moments où je suis épuisée par l'hypocrisie. Je ne supporte pas l'acceptation du schéma dominant-dominé. Je peux devenir virulente, lâcher des mots, sans me soucier des conséquences.

Et la presse ne vous a pas vaccinée contre ses emportements ?
Isabelle Adjani : Les médias m'ont fait mourir du Sida en 1987. C'était tellement grotesque, indécent, qu'aujourd'hui je deviens indifférente aux jugements. Et puis j'aime trop l'écrit pour qu'on réduise mon intimité par le biais d'une parole inadéquate. Comme j'essaye de rester authentique, de partager mes sentiments, mon ressenti, alors je contrôle mes propos en les relisant avant publication, pour continuer à m'appartenir.

Lorsqu'elle va mieux, Madame Hansen se teint les cheveux. Vous pensez que le corps est ainsi le reflet de l'état de l'âme ?
Isabelle Adjani : Ses cheveux se sont argentés d'un seul coup à la suite d'un traumatisme, c'est ce qu'on appelle la canitie subite (comme Marie-Antoinette dont la chevelure aurait blanchi la veille de son exécution, ndlr). J'aime la forme symbolique, le message d'une couleur. Cette toison grise, c'est un stigmate de son angoisse. Le psychique a toujours des effets secondaires sur le physique. Une image, ça fluctue.

Vous êtes drôle, provocante, charismatique. On se demande s'il y a des choses qui vous font peur ?
Isabelle Adjani : J'ai passé ma vie à lutter contre la peur : peur de vivre des choses, peur de passer à côté d'autres, peur de mourir, de déplaire, peur de perdre l'être cher, peur d'être incomprise. La peur est en fléau que l'on a en soi et qui vient impacter le corps : atteindre les reins, créer des tumeurs. C'est un poison que l'on sécrète, un des pires états. J'ai essayé d'y remédier par l'homéopathie, la méditation, de trouver des clés nobles pour m'en défaire, mais cela reste difficile, surtout lorsqu'elle vous colle depuis la petite enfance. C'est le rôle des parents de vous apprendre la sérénité.

La crainte de ne pas être appréciée, vous l'avez dépassée avec tous ces gens qui vous admirent...
Isabelle Adjani : C'est plus complexe que cela. La réussite professionnelle, la reconnaissance du métier, la célébrité, ce n'est pas ce qui a primé pour moi...

Diriez-vous que vous cultivez le mystère, ou du moins une certaine rareté ?
Isabelle Adjani : Je suis une fille de devoir, une femme de sacrifice. J'ai fait passer ceux qui comptaient à mes yeux avant ma propre carrière. Aujourd'hui, ma famille ascendante n'est plus... Lorsqu'on vit seule, ce qui est mon cas, on est confrontée chaque jour à de nombreuses énigmes.

Savez-vous savourer une routine heureuse, sans tumulte, sans passion ?
Isabelle Adjani : Bien sûr. J'ai déjoué les pièges des apparences, la perversité de la séduction. Je ne recherche plus la brûlure. Je fuis la destruction. J'ai des souvenirs magnifiques, une mélancolie qui m'inspire, un désir de création... Et puis, même imparfaite, je suis et je reste une maman*, c'est  tout.

*Isabelle Adjani a deux garçons : Barnabé, l'aîné (fils du chef opérateur et réalisateur Bruno Nuytten) et Gabriel-Kane, 17 ans (fils de l'acteur Daniel Day Lewis).

Portrait chinois :

Si vous étiez...

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Isabelle Adjani © Esmy Santiago

un mot : la grâce
un végétal : l'hélichryse (ou Immortelle)
un film : "Cris et Chuchotements" d'Ingmar Bergman (1972)
une recette : le clafoutis aux cerises
un animal : le rat-taupe nu
une drogue : le sucre
une chanson : "C'est le printemps" de Léo Ferré ou "Ne me quitte pas" de Jacques Brel
un parfum de glace (dans le film, ceux qui prennent chocolat sont tristes, ceux qui préfèrent vanille sont nostalgiques et ceux qui choisissent des fruits ont besoin de s'amuser) : rose-basilic
Si vous étiez un homme : Oscar Wilde

 

 

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Affiche du film David et Madame Hansen © Pathé Distribution

David et Madame Hansen, le 29 août 2012 au cinéma

 

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