Christophe Alévêque et Serena Reinaldi : "Se disputer, c'est aussi s'aimer"

Serena Reinaldi, la féministe volubile et Christophe Alévêque, le révolutionnaire grognon, sont les auteurs d'une bande-dessinée déjantée sur la vie de couple. Rencontre avec deux artistes engagés, amoureux enragés, et scénaristes bien inspirés.

Christophe Alévêque et Serena Reinaldi : "Se disputer, c'est aussi s'aimer"

Comment s'aimer dans ce monde qui court plus vite que nos sentiments, ce monde où règnent l'individualisme et l'épanouissement personnel ? Après avoir flingué la vie de couple dans la pièce Ciao Amore*, Christophe Alévêque et Serena Reinaldi nous proposent une BD-réalité intitulé, "Adam & Eve". Entre les bulles, trois tandems (les Riches, les Pauvres et les Bobos) doivent témoigner de leur capacité à incarner l'harmonie universelle.

Dans votre BD, au-delà du statut social, c'est dans la relation sentimentale qu'il y a les plus gros dysfonctionnements, comment l'expliquez-vous ?
Serena Reinaldi : La société n'évolue plus car chacun est dans la revendication de son propre rôle. Au quotidien, on continue d'incarner un personnage et l'on s'éloigne du vrai sens de l'amour, du corps et de l'âme.

Dans chaque milieu, on retrouve l'absence de vie sexuelle, ou pire, le mépris. D'où vous vient cette vision désenchantée de la relation amoureuse ?
Christophe Alévêque : Peut-être est-ce une déformation professionnelle... Les artistes sont là pour montrer les failles, souligner les monstruosités, faire rire avec le pathétique. Nous poussons à peine la caricature. Il n'y qu'à regarder la rubrique des faits divers : on y parle de drames, de divorces sanglants, d'infanticides...

Comment faire pour s'aimer en temps de crise ?
Serena Reinaldi : Il ne faut pas avoir peur, ne pas céder à la propagande de l'angoisse ou de l'abêtissement. Il faut rire des choses cruelles, avoir le courage de casser des tabous. Tous les deux, on se préserve en s'offrant des escapades à moto, en France ou en Sicile. On se régale, simplement, de lasagnes au Bourgogne, mais l'on ne sombre pas pour autant dans la niaiserie...
Christophe Alévêque : Il ne faut pas parler d'argent. Les couples riches et pauvres ont les mêmes problèmes. L'aspect financier est un prétexte, une source de conflit, un exutoire.

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Serena Reinaldi et Christophe Alévêque © Ciao Amore

Vous semblez épanouis tous les deux...
Christophe Alévêque : Nous sommes partenaires. Nous aimons travaillons ensemble et avons trouvé une vraie complicité sur scène. L'amour, c'est cette capacité que deux personnes ont à rêver, à créer ensemble, à se mettre en danger...
Serena Reinaldi : Pour écrire cette BD, on se donnait rendez-vous à la maison et l'on s'accordait des créneaux horaires précis. C'est important de respecter la liberté de l'autre. Attention, nous ne sommes pas dans la complaisance. Des tensions naissent. Parfois, j'ai des envies de meurtre ! Christophe, lui, comme tous les hommes, refuse le conflit...

Qui fait quoi à la maison ?
Serena Reinaldi : Christophe fait la vaisselle, passe l'aspirateur, s'occupe de charger la machine à laver et d'étendre le linge... Moi je cuisine les pâtes et je lui donne le sourire.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Serena Reinaldi : En 2008, sur le plateau de Direct 8 lors d'une émission sur la manipulation, la récupération des artistes. On s'est regardé, on s'est reniflé, on s'est découvert un regard commun sur les choses, un désir de lucidité, une vocation sociale. Par-dessus tout, on adore foutre la pagaille !

Vous épinglez la société de consommation, la mode, les voyages, les restos... Vous avez bien quelques luxes pourtant ?
D'une seule voix : On adore le bon vin, mais on n'est pas dans l'étiquette ! (rires)
Christophe Alévêque : On ne va pas dans les palaces, les restaurants, les hôtels 5 étoiles... On invite des amis à faire des barbecues sur le balcon de l'appart ou l'on regarde à la télé des films de série C.
Serena Reinaldi : Je me contrefiche des crèmes, des soins et du maquillage, mais comme toutes les Italiennes, j'avoue, je suis raide dingue des chaussures. Côté marques, au mieux, je m'habille chez Zara et H&M. Si je suis gourmande, je sais aussi que les meilleurs recettes sont souvent les plus simples...

Dans la BD, le contexte social perturbe les rencontres. Internet, le virtuel, la dématérialisation de la drague, vous en pensez quoi ?
Christophe Alévêque : Avec cet album, on avait envie de se pencher sur la création du monde, enfin d'Eden Ville, d'analyser l'origine du problème de la cohabitation hommes-femmes. Dans un prochain tome, on abordera sûrement la façon dont les gens se cachent derrière leurs écrans. Le Web, les réseaux, c'est aussi une façon de ne pas affronter une réalité perçue comme violente, injuste.

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Couverture d'"Adam et Eve". © Hugo BD

Ce qui est frappant, c'est l'expérience traumatisante de la psychanalyse que fait chacun des héros...
Christophe Alévêque : C'est le métier du siècle. On ne se fait plus confiance, alors on se réfère à un psy comme à un "assureur vie". De la même façon, les médias recourent systématiquement aux experts. La presse n'assume plus, ne pense plus, ne se positionne plus. Les journalistes confient la parole aux "spécialistes".
Serena Reinaldi : La consultation a néanmoins un impact positif : elle libère. Aujourd'hui, les individus ont une pression énorme : ils doivent trouver leur moitié et faire des enfants à tout prix. Pourquoi ne serait-on pas heureux, célibataire et sans charge de famille ?

Ni psy... ni maître, Dieu est un affreux jojo responsable de tout le chaos d'Eden Ville. La religion c'est pour qui, alors ?
Christophe Alévêque : La religion est un cache-misère. On prie pour ne pas prendre d'anxiolytique. Le danger, ce sont les extrémistes. Ils sont convaincus de détenir une vérité absolue. Ils parlent de tolérance, mais entravent la liberté d'expression. Impossible de les critiquer. Dans la BD, Dieu opère la sélection naturelle. Il est pris à son propre piège...
Serena Reinaldi : La religion a créé le machisme, la confusion sur la femme. Nous préférons croire en l'humanité, en l'amour.

La politique serait-elle la solution ?
Christophe Alévêque : Les gens ne croient plus en la politique, ils s'abstiennent, se déresponsabilisent. Le travail de prise conscience est à faire. C'est aux artistes d'ouvrir les yeux du public.
Serena Reinaldi : En France, on est trop dans la pensée globale, dans le consensus. Les politiciens sont blasés. C'est de notre devoir d'ouvrir notre gueule, de faire réagir, de donner des pistes de réflexion. C'est le sens de l'atelier de comédie que j'ai animé en prison, auprès de femmes détenues, et du Master en Théâtro-thérapie que j'étudie, à l'Université de Turin...

Portrait chinois :

Si vous étiez...

                     Elle                                       Lui
un mot :                 Persévérance                     Tolérance
un végétal :          Les fraises                           Une rose
un film :                 La Dolce Vita                        Buffet Froid
une recette :  Aubergines à la parmesane  Côtes de porc, pommes de terre au saindoux
un animal :           Un perroquet                        Un tigre
une drogue :       La marijuana                        Le travail
une chanson : Salutation (Adriano Celentano)  My Way (Frank Sinatra)
un parfum :          Ma peau                                Sa peau

 

 -* :Christophe Alévêque et Serena Reinaldi joueront la pièce "Ciao Amore" à Avignon, du 7 au 28 juillet.

 

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