Lisa Azuelos : "Il y a de ma mère et de moi dans Dalida"

Actrice, scénariste, productrice... et féministe, Lisa Azuelos est la cinéaste à succès de LOL et la réalisatrice inspirée de DALIDA, en salles ce 11 janvier. "Portrait intime d'une femme absolue, complexe et solaire", ce film est un superbe hommage à la star de la chanson qui a choisi de quitter la scène, en 1987. Rencontre avec la géniale chef d'orchestre d'un biopic aussi émouvant que brillant.

© HENRI COLLOT/SIPA

Qu'y-avait-il de cinématographique avec évidence chez Dalida ?
Lisa Azuelos : Sa vie est une tragédie grecque : l'opposition entre un Eros et Thanatos, entre l'envie d'amour et l'envie de mort. Quelqu'un qui lutte comme ça de manière interne contre sa propre envie de mourir, cela fait forcément une histoire forte, intense et grande.

Dalida luttait contre des pulsions destructrices, mais elle se détruisait aussi…
Non, elle n'a jamais bu, jamais fumé, elle n'a pris des médicaments et de l'alcool que lors de ses tentatives de mettre fin à ses jours.

Et l'anorexie que vous dévoilez ?
C'est vrai qu'en prenant de l'âge, pour garder sa silhouette juvénile, elle ne mangeait que des pâtes et se faisait vomir… C'était un médecin qui lui avait conseillé de faire ainsi pour relever les challenges physiques compliqués qu'elle s'imposait. A l'époque, c'était une façon de faire attention à sa ligne.

Dalida était admirée, adulée… Qu'est-ce qui la dévorait à ce point ?
Elle savait, comme le chante Pascal Obispo, "que le temps c'est de l'amour". Elle le sentait et, malheureusement, elle ne le vivait pas. Elle essayait désespérément de trouver ce sentiment, cette émotion, chez les hommes, dans sa carrière, toujours à l'extérieur d'elle-même. Elle ne se consacrait pas assez à sa personne, n'était pas bienveillante avec elle-même, voulant toujours aller plus loin, plus fort… Elle pensait qu'un chevalier servant allait la sauver.

Justement, les hommes, vous en montrez certains, pas tous…
J'apprécie votre façon de formuler la question. Des journalistes gynophobes ont écrit, "c'était une croqueuse d'hommes", or ce serait un mec qui aurait eu autant d'aventures on n'y trouverait rien à redire… J'ai montré les hommes qui ont marqué un tournant dans sa vie affective. Son mari et pygmalion, Lucien Morisse, qui en fait une star et lui montre un destin tout tracé, Jean Sobieski le peintre maudit pour lequel elle passe de la femme au foyer à femme "dangereuse", Luigi Tenco son amant passionné qui se suicide quasi sous ses yeux et qu'elle va vouloir rejoindre…. Puis le très jeune homme qui fait qu'elle tombe enceinte et décide de ne pas garder l'enfant. Et enfin son dernier compagnon, le farfelu et dangereux Richard Chanfray… Ces hommes sont des clés. Elle s'est posé les mêmes questions que chaque femme : "Où on en est avec lui ? Est-ce qu'on se marie ou on ne se marie pas ? Est-ce qu'on garde l'enfant ou on avorte ? Décide-t-on de continuer avec cette personne même si on n'est pas très heureuse ?"

Trois hommes qu'elle a aimés follement, trois hommes qui se sont donné la mort aussi...
Ce n'est pas un hasard évidemment, alors que Dalida songeait déjà à en finir. Leur point commun, cette volonté de passer de l'autre-côté, c'est aussi de traverser un miroir aux alouettes. Dalida savait qu'il existait une dimension presque mystique de l'être, que cette profondeur pouvait être atteinte grâce à l'amour et pourtant ce n'est pas cette finalité qu'elle ressentait aux côtés de ces compagnons.

Il y a un autre aspect que vous évoquiez, c'était le fait d'être mère. Un désir, puis un renoncement pour Dalida…
Elle avait un aspect très maternel, très "mère nourricière". Elle invitait beaucoup chez elle, organisait des dîners, couvait beaucoup les gens de son amour, de sa gentillesse et en échange, elle attendait ça. La question de l'enfantement est plus complexe. Certains se reproduisent parce qu'ils pensent "comme ça j'aurai des gens pour fleurir ma tombe". Elle n'a pas peur de la mort. Face à la solitude, un bébé est un possible, un réceptacle d'amour formidable, mais elle en avait très peur sinon elle n'aurait pas avorté.

© HENRI COLLOT/SIPA

Ce qui était peut-être tout prêt et plus facile pour vous, c'était la bande-son...
Les chansons, je les ai placées en même temps que j'écrivais le scénario. Si le film est réussi, c'est grâce à sa musique. C'est à la fois un hommage à une femme et une injustice parce qu'avec ses refrains, j'étais pourrie gâtée. Ce biopic est une histoire pour pouvoir se poser dans un cinéma et l'écouter chanter pendant deux heures…

Qu'est-ce qui a motivé le choix de l'actrice principale et des talents du film ?
J'ai été saisie par l'émotion que Sveva Altivi dégageait au casting. Je me suis dit : "cette fille inconnue au bataillon est capable de nous faire rêver avec une horrible perruque, c'est elle, j'ai trouvé mon héroïne, enfin." Pour les autres rôles, masculins notamment. Je suis allée vers eux par admiration, je leur ai demandé, ils ont accepté.

Gardez-vous un souvenir ému du tournage ?
Lors de la scène du Palais des Sports, quand Sveva a déboulé et qu'elle a entonné "Laissez-moi danser", je me suis mise à chialer direct, effondrée de joie. Mon rêve prenait forme de façon incroyable, merveilleuse...

Vous êtes fière de vous ?
Je suis super fière : du scénario, de la préparation, des acteurs fantastiques… et de la manière dont j'ai été entourée. Je me suis forcée à sortir de mon isolement pour inventer sa solitude à elle. C'est un film sur la dépression et sur la quête illusoire de l'amour salvateur, mais pour traverser l'histoire de Dalida, je n'étais pas seule.

Qu'est-ce qui vous a autorisée à vous confronter à un projet aussi ambitieux ?
Ma sincérité. Ce qui m'intéresse, c'est de toucher les gens, de les bouleverser, de les faire sortir de leur vie, même une heure durant. Et j'ai eu l'impression de réaliser un opus féministe dans le sens où il raconte la vie d'une femme moderne à une époque qui ne l'était pas.

Quelle a été votre approche documentaire ?
Son frère Orlando m'a prêté les journaux intimes de Dalida et passé la biographie officielle qu'il avait faite. J'ai regardé l'intégralité des interviews sur Youtube, cherché des choses sur Internet de manière aléatoire. Mon film a pu se faire grâce au Web.

Qu'y-a-t-il de vous dans ce personnage ?
Deux choses. Le rapport à ma mère (Marie Laforêt, ndlr) m'a permis de me plonger dans l'intimité d'une chanteuse sans avoir peur de faire une connerie. Je sais à quoi ressemble une interprète de Variété dans les années 70 qui rentre chez elle après une émission télé… L'autre aspect est la relation aux hommes. Comme Dalida, j'ai eu des histoires romantiques et folles, j'ai cru trouver le bon, l'unique, le Prince Charmant… Conneries tout ça !