L'histoire du street style, quand la mode descend dans la rue

Lorsqu'elle ne parade pas sur les podiums de griffes prestigieuses, la mode descend dans la rue et reprend vie sur les silhouettes d'anonymes. Depuis l'avènement du street style, le bitume est devenu le terrain de jeu préféré des modeuses et le théâtre des toutes dernières tendances. De son origine à son essor, zoom sur ce phénomène qui inspire autant qu'il intrigue.

© ImaxTree

Foule parée de ses plus beaux atours aux abords des défilés face à des photographes accroupis, prêts à tout pour flasher cette armada de looks léchés : le street style est une messe qui passionne. Faisant concurrence aux catwalks, la rue est pavée de créatures, anonymes ou non, qui deviennent de véritables it girls dès l'instant où elles se font remarquer par un photographe. 
Alors que les séries de mode "formelles" s’essoufflent peu à peu, les clichés de looks croisés dans la rue prennent la course en tête dans le cœur de la sphère mode. Et ce, parce qu'ils touchent beaucoup plus de monde. En effet, loin des podiums de défilés, les pièces couture sont mixées, accordées ou dépareillées, au bon vouloir des faiseuses de tendances. Baignés dans la réalité, ces vêtements et accessoires, que l'on pensait réservés aux plus hautes sphères de la mode, sont d'un coup accessibles grâce à des looks bien pensés dans la "vraie vie".
Mais comment ce phénomène a-t-il réussi à traverser le temps jusqu'à devenir indissociable de la culture mode ? De sa naissance à son rayonnement dans les magazines et sur la Toile, itinéraire glorieux du street style. 

Les pionniers du street style

Pendant que les tops paradent sur les podiums des shows, un autre défilé se joue à l’extérieur, celui des passants lookés. Ces derniers, qui viennent aux défilés en tant que spectateurs lambda, acheteurs, blogueurs ou parfois journalistes, sont le nouveau fonds de commerce de la mode. Étudiés pour briller, leurs looks attirent les flashs des photographes et ce, depuis l'essor de la photographie de rue dite "street style". Un anglicisme qui cache un art bien particulier, celui de flairer les styles gagnants et inspirants des badauds pour les immortaliser.
Si l'on octroie souvent l'invention de ce concept à Bill Cunningham dans les années 70 - photographe américain disparu le 25 juin 2016 - la première forme de street style remonte en réalité au début du XXeme siècle. C'est à cette époque, en 1909, que les Frères Séeberger ont l'idée de photographier les tenues de comédiennes, d'aristocrates, de courtisanes ou de simples figures de l'élégance. Ces clichés de vêtements couture incarnés alimentent les pages des revues telles que Vogue, Harper's Bazaar, Le Jardin des Modes ou Femina. Grâce à ces photos, les plus grands couturiers font appel aux trois frères pour immortaliser leurs créations.

Bill Cunningham © ARF/ZOJ/WENN.COM/SIPA

Cinquante ans plus tard, un photographe vêtu de bleu court les rues de New York, à bord de sa bicyclette, à la recherche de silhouettes tendance. Il s'appelle Bill Cunningham, et il va populariser le street style en un rien de temps. Ancien modiste, puis rédacteur mode au Chicago Tribune, il utilise tout d'abord son appareil photo comme un outil lui permettant de constituer son cahier des tendances. Un support qui va se révéler bien plus intéressant qu'il ne le pensait. Le New York Times se penche sur ses photos et lui offre une tribune nommée On The Street. Dans celle-ci, Bill Cunningham interprète les toutes dernières tendances. Il réussit à traduire ce que le consommateur attend du créateur au gré de clichés pris sur le vif, d'anonymes et de célébrités. Il confesse d'ailleurs que "le meilleur défilé de mode se tient dans la rue. Ça a toujours été comme ça, et ça continuera de l'être". 

De l'autre côté du globe, en 1997, le Japon cède aussi au phénomène avec le magazine Fruits, intégralement composé de street styles excentriques et colorées façon Kawaii. L’industrie de la mode commence à comprendre que le style n'est pas qu'une affaire de podium et de tapis rouge, et que la rue est peuplée de potentiels clients qui créent les tendances et les adaptent. 
Petit à petit, la mode reprend donc ses quartiers dans la rue, et le street style attire une plus grosse audience. Dans le même temps que l'émulation autour de ce phénomène, l'avènement d'Internet va offrir un nouveau souffle au street style. Une révolution mode 2.0 est en marche.

Quand le street style tisse des liens avec la Toile

Après avoir envahi les pages de magazines, le street style se retrouve au cœur d'Internet et nourrit un nouveau phénomène : les blogs. L'un des plus réputés, The Sartorialist, est lancé en 2005 par Scott Schuman qui n'est autre que le compagnon de l'époque de Garance Doré et qui la révélera. Travaillant dans le marketing mode, l'Américain et photographe amateur décide de partager ses photos de street style dans une démarche artistique personnelle. Il écrit sur son site : "J'ai commencé The Sartorialist simplement pour partager des photos de personnes que je croisais dans les rues de New York, et que je trouvais vraiment élégantes. Lorsque je travaillais dans l'industrie de la mode, j'ai toujours senti qu'il y avait un décalage entre ce que je vendais dans les showrooms et ce que je voyais porté par les gens dans la réalité".

Garance Doré © ABACA/DPA

En l'espace de 7 ans, le blog voit sa fréquentation passer de 10.000 pages vues par mois à 12 millions. En 2007, le Time classe même Scott Schuman parmi les cent personnes les plus influentes de la mode. Il sort alors un recueil de ses meilleures prises de vue de looks et travaille sur de nombreux magazines et sites américains de mode.
De son côté, Garance Doré chasse aussi les looks des passants et les délivre sur son blog aux côtés de conseils mode et d'illustrations. Surnommée la gardienne du style par le New York Times, la Française fait découvrir le sillon de la blogosphère à l'Hexagone. Au même moment, Yvan Rodic crée son blog Face Hunter avec des portraits de "gueules" atypiques de modeux. Au fil du temps, le Suisse cadre ses portraits de manière plus large pour s’intéresser à leur style vestimentaire.

À l'instar de ces nouvelles idoles 2.0, d'autres photographes de street style se font un nom. Grâce au succès de leurs blogs respectifs Jak & Jil et de Street Peeper, Tommy Ton et Phil Oh sont aujourd'hui appelés par de grands noms de la presse web et papier comme Vogue.com, Harper's Bazaar Austarlie, Elle, GQ.com ou encore Style.com pour couvrir les fashion weeks. 
Puisque le street style alimente la blogosphère et réciproquement, les deux phénomènes prennent une immense ampleur. 
Adulés par la presse, ces photographes le sont tout autant par les fashionistas et les influenceuses. Celles-ci se pressent vers l'objectif en espérant figurer sur l'un de leurs clichés afin de se propulser sur le devant de la scène mode.
 

D'anonymes à figure de mode ?

Devant l'appareil photo des style hunters (chasseurs de style), les sujets se succèdent et ne ressemblent pas. Qu'elles soient, journalistes, blogueuses ou simples passantes, toutes convoitent, à leur manière, l'apparition d'un flash sur leur look. Certaines décident donc de prendre les choses en main pour reprendre le contrôle de leur image. 

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Sans cesse à la recherche de visibilité, les blogueuses exploitent le filon du street style au maximum. Puisque leurs différents #ootd (tenue du jour) leur permettent de booster leur popularité, les influenceuses s'entourent de personnes pouvant les photographier à chaque coin de rue, dès qu'elles le désirent. Un professionnel les accompagne donc pour immortaliser leurs looks. C'est le cas de Matthieu Khalaf, photographe et compagnon de Kenza Sadoun, ou de Valentine Elsa avec la blogueuse Victoria Montfort. Bénéficiant d'une très large communauté, ces égéries 2.0 amplifient leur notoriété dans le même temps que celle de leur photographe, en partageant leurs photos sur leur blog et leurs différents réseaux sociaux. 

Mine d'or de street styles en tout genre, Instagram fait naître une nouvelle manière de concevoir la photographie de mode. De la même manière que Kenza Sadoun, d'autres blogueuses marient leur vie privée à leur vie publique. En effet, transformer son conjoint, sa famille ou ses amis en photographes momentanés est devenu monnaie courante dans le monde des influenceuses. La course à la gloire numérique s'infiltre alors dans la sphère intime, quitte à brouiller les pistes entre l'être et le paraître.
Tout le monde peut donc devenir photographe de street style. Une menace pour les professionnels ? Pas sûr. Devenu un genre exploité partout - des magazines aux réseaux sociaux en passant par les blogs - le street style a acquis une solide réputation.
Comme disait Coco Chanel : "Il n'y a pas de mode si elle ne descend pas dans la rue." Ce spectacle urbain n'a donc pas fini de nous inspirer, et ses protagonistes ont encore de beaux jours devant eux.

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