Upcycling, quand la mode croit à la réincarnation

Inconditionnelle du vêtement présent, la mode peut-elle entrevoir un futur ? "Oui" répond-elle, avec une solution créative et durable: l'upcycling. Des jeunes créateurs aux podiums de la haute couture, focus sur la tendance du remix.

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"La mode se démode, le style, jamais". Ces célèbres mots de Coco Chanel raisonnent et planent sur l'industrie comme une exigence impitoyable. Tout en illustrant le sens du chic sévère de Mademoiselle, ils pointent un aspect déterminant du prêt-à-porter : son caractère éphémère parfois excitant, mais souvent vain. À l'heure où la sur-consommation a mauvaise presse, où l'éthique se fait une place dans les dressings, a-t-on vraiment envie d'une mode qui se démode ? Loin de vouloir presser le bouton pause, les acteurs du secteur prônent la durabilité en misant sur la récupération, la réutilisation, en un mot, l'upcycling. Zoom sur cette façon de re-faire de la mode.

Viktor & Rolf haute couture A-H 2016 © Imaxtree.com

Une brève histoire de l'éternel recommencement

H&M Recycle week, Fashion Integrity by Galeries Lafayette, G-star RAW for the Oceans, aussi tendance soit la mode durable et même issue du recyclage, elle n'est pas nouvelle. En 1988, un jeune designer d'Anvers bouscule avec sa nouvelle esthétique singulière. Il s'appelle Martin Margiela et base son style sur la récupération et la transformation, retravaillant des pièces existantes pour créer une mode avant-gardiste. À plusieurs échelles, les années 80 sont véritablement le berceau de l'upcycling. Pendant que la couture mettait un pied dans le recyclage, des théoriciens planchaient eux-aussi sur le sujet. Loin des aspirations esthétiques de Maison Margiela, de l'autre côté de l'Atlantique, William McDonough et Michael Braungart, le premier architecte et le second chimiste, développent ensemble une notion innovante, plus tard officialisées dans le livre Cradle to Cradle. Le principe ? S'éloigner du recyclage qui veut réduire à zéro les déchets pour favoriser un système qui, au contraire, veut créer de nouvelles richesses. Concrètement, à l'image de la nature qui se sert des feuilles mortes comme source d'énergie pour croître, l' "up" cycling entend tirer un bénéfice du recyclage. Une pensée qui tient du système économique mais aussi de la création artistique, et ce n'est pas Martin Margiela ni ses successeurs qui nous contredirons là-dessus.

Rien ne se perd, tout se transforme

Si le créateur belge a inauguré une nouvelle vision, la réutilisation en matière de mode n'est pas restée son apanage. Particulièrement dans les maisons de luxe, et pour cause. Lassée de voir les chutes des matériaux exceptionnels des ateliers Hermès partir à la poubelle, Pascale Mussard crée l'Atelier petit h et demande à des designers de réutiliser soies et cuirs dans de nouveaux projets. C'est un tel succès que l'atelier pose ses valises au 17 rue de Sèvres à Paris, de manière permanente.  Avec cette notion de non-gaspillage, l'upcycling se présente aussi comme un terrain de jeu attractif pour les créateurs de la jeune génération. Disposant de peu de moyens et étant sensibles aux questions de surconsommation, certains se dirigent vers cette forme de création. C'est le cas de 12 talents, réunis par le salon de mode le Who's Next autour du projet d'upcycling (Re)create, défi de création à partir de pièces de seconde main chinées dans le plus grand stock de fripes de France. Parmi eux, pour justifier cette démarche, Delphine Dénéréaz invoque l'humilité "Il ne faut pas être trop prétentieux, vouloir toujours créer quelque chose d'absolument nouveau", alors que Louis Gabriel Nouchi aborde la beauté et la qualité des patrons des pièces vintages. Peu importe la raison, il semble que le mot d'ordre soit "réutilisons". Mais est-ce une perspective viable, au-delà de l'échelle atelier ?

Colliers d'air Hermès, Atelier petit h © Philippe Garcia

Les règles de l'art

Quand le duo de Viktor & Rolf propose une collection haute couture automne-hiver 2016 composée exclusivement de pièces créées à partir de ses anciennes collections, les ambitions créatives et écologiques de l'upcycling atteignent leur paroxysme.  Mais peut-on un jour espérer voir le prêt-à-porter de masse se réutiliser ? "Oui", dit Louis Gabriel Nouchi "Il y a beaucoup de stock, donc de la matière". Certes, mais la quantité n'est pas le seul facteur à prendre en compte. Juridiquement, la réutilisation de pièces créées par d'autres pose plusieurs problèmes. "Si la pièce est trop proche de l'original, le créateur encourt une mise en cause pour contrefaçon. Et puis, dans le cadre d'une œuvre composite, il y a aussi le problème du non-respect de la paternité de l'œuvre antérieure" explique Inès Chebbi, juriste en maison de couture. Ainsi, tout motif, patron ou logo déposé doit être rendu méconnaissable par la pâte du designer pour être exploité. L'upcycling est strictement encadré par des notions de propriété intellectuelle et contraint de rester une forme de création méticuleuse. En puisant dans ses propres stocks, par contre, une marque peut tout à fait se livrer à l'exercice. Pionnière en la matière, l'enseigne anglaise Topshop propose depuis 2012 la ligne Reclaim, entièrement composée de ses chutes. Une nouvelle manière de consommer qui pourrait offrir à la mode une certaine longévité.

Objectif : une mode belle et bonne

Possible, envisageable, la mode upcyclée sera-t-elle pour autant sexy ? Chez les enseignes de prêt-à-porter, on se bat pour donner aux lignes éco-friendly une aura cool, pointue. Il n'y a qu'à observer le travail d'H&M en la matière, qui a accompagné les sorties de plus en plus événementielles de sa ligne Conscious par des égéries glamour à souhait, de Julia Restoin Roitfeld à Vanessa Paradis. De son côté, la ligne a évolué pour devenir premium, créative, à l'opposé de ce que l'on pouvait attendre de sa part. "Je n'aime pas l'esthétique recyclage plateau du Larzac" pointe avec humour la créatrice Delphine Dénéréaz. Et ce n'est pas la seule. Tout l'enjeu est de défaire le côté engagé de sa connotation roots, pour plaire au plus grand nombre de consommateurs, qui achète d'abord l'allure, ensuite l'éthique. Devenir vert tout en restant attirant implique donc parfois un engagement plus discret. Ainsi, à l'image d'H&M et de sa ligne Close the loop, l'utilisation d'une fibre recyclée est souvent privilégiée à un upcycling plus brut, dans l'esprit patchwork. Une autre manière de céder au charme de l'ancien.

Collection (Re)create en partenariat avec 12 jeunes créateurs, en vente dans la boutique Kiliwatch Paris du 1er septembre au 2 octobre.