Valérie Pécresse : le congé parental proposé ne correspond pas à la réalité des familles

Valérie Pécresse a lancé le 17 juin une pétition en réaction au projet de loi pour l'égalité entre hommes et femmes présenté en conseil des ministres par Najat Vallaud-Belkacem le 3 juillet prochain. La députée UMP réagit dans sa pétition à la baisse du quotient familial, à la réduction du crédit d'impôts pour les emplois à domicile et pour les frais de scolarité ainsi qu'à la révision du complément de libre choix de mode de garde et de la Paje. Entretien.

Que pensez-vous du projet de loi du 3 juillet ?
Je pense que la vision donnée du congé parental est essentiellement idéologique et loin de tout pragmatisme et réalisme quand on parle de politique familiale. Un congé parental dure trois ans car c'est l'âge de l'entrée à l'école. En décidant de le restreindre à deux ans et demi pour les mères et en donnant un complément de 6 mois pour les pères, on crée une usine à gaz qui ne correspond pas à la réalité de la vie des familles. Si le père refuse de prendre les 6 mois restants, le couple se trouvera dans une situation difficile, sans solution de garde. La seule solution pour la mère sera de prendre 6 mois non rémunérés et sans statut vis-à-vis de son employeur qui ne sera plus obligé de la reprendre car elle ne sera plus en congé parental. Avec de bonnes intentions mais une logique idéaliste, on risque de plonger les familles dans de grands problèmes. Notre politique familiale a toujours été respectueuse des choix des familles. Or ici on complexifie les choses pour des raisons idéologiques de pseudo égalité des sexes. Je suis favorable à ce que l'on encourage les pères à prendre des congés parentaux. Mais il faut réfléchir sur la période qui serait idéale pour l'ouverture du congé parental aux pères. Je suis persuadée qu'ils seraient beaucoup plus attirés par les congés parentaux s'ils pouvaient les prendre à un autre moment et pas dans les trois premières années de l'enfant. Par exemple, pour s'occuper d'enfants malades, en décrochage scolaire ou en crise d'adolescence.

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Valérie Pécresse © Droits réservés

Dans ce cas, la mesure ne correspond pas vraiment à toute la population des enfants ?
Non, mais le congé parental ne s'adresse pas non plus à toute la population des enfants. Père et mère ne sont pas égaux devant la maternité : les mères supportent la plupart des conséquences professionnelles. Mais si une mère décide de prendre un congé parental, pourquoi compliquer toute la vie de la famille en imposant que les 6 derniers mois soient pris par le père ? Je soupçonne le gouvernement de vouloir faire des économies, car un congé parental de deux ans et demi est moins cher qu'un congé de trois ans...

Pourtant, le gouvernement veut le prolonger dans le cadre d'un premier enfant. Cela représente 6 mois supplémentaires...
Je pense que pour une vraie politique familiale, c'est à partir du second enfant qu'il faut mettre l'accent. Si on le met sur le premier enfant, alors on promeut un modèle de famille à enfant unique. D'ailleurs, très peu de femmes s'arrêtent au premier enfant car elles sont jeunes et ont une carrière à consolider. Ce n'est pas à leur avantage de prendre un congé parental au premier enfant car il peut fragiliser une carrière. Par contre, à deux enfants, le coût de la garde est doublé et les femmes souhaitent en général prendre un peu de recul pour s'occuper d'eux.

Pensez-vous dans ce cas que le problème du mode de garde pour un premier enfant n'existe pas ?
Il existe, mais le sujet est extrêmement complexe. Cela pose la question des modes de garde mais aussi celle du travail des femmes et celle de l'équilibre des responsabilités au sein des couples. Ce sont trois choses différentes. Si on veut encourager les femmes à avoir des familles nombreuses et à travailler, il faut que les congés parentaux n'arrivent qu'au deuxième enfant. S'il arrive au premier, on éloigne les femmes du marché du travail trop vite, trop jeunes. Et avec une mesure de congé parental sur deux ans et demi pour le deuxième enfant, on précarise les femmes. Si l'objectif est que les pères prennent des congés, ouvrons le droit à un congé parental sur toute l'enfance de l'enfant et permettons au père de prendre ces 6 mois à n'importe quel moment de l'enfance. Les pères seront beaucoup plus nombreux à prendre des congés parentaux si les enfants sont un peu plus grands. Il sera aussi mieux toléré en entreprise qu'un père de famille prenne 6 mois de congé car son enfant est en crise d'adolescence, plutôt que 6 mois car il n'a pas de solution de garde durant la petite enfance.

Concernant votre proposition à propos du congé parental pouvant être pris n'importe quand durant l'enfance : comment s'articulerait-il ? Est-ce utile de "rester à la maison" pendant l'adolescence par exemple, quand l'enfant lui, est en classe ?
D'abord, l'adolescent peut ne pas être le seul enfant du couple : donc ça peut permettre de garder les autres. Ensuite, il peut avoir besoin d'un vrai suivi : la notion même d'être en classe n'est pas si sûre : s'il a un problème d'addiction, de maladie ou de dépression, il peut pendant trois mois ne pas être en classe. Il peut être déscolarisé, s'il redouble il peut avoir besoin d'un suivi très personnalisé. Cette notion d'être en classe est toute relative à l'adolescence : il peut avoir de gros problèmes scolaires ou de comportement, de violence, de santé. On sait bien combien les enfants ont besoin de suivi à l'adolescence. Et c'est à ce moment que l'on aurait le plus besoin des pères, notamment parce qu'ils sont une figure d'autorité.

Encore une fois, cela ne concerne pas le plus grand nombre des enfants... ?
Pensez-vous que le plus grand nombre sont les pères qui ont envie de changer des couches ? Le congé parental concerne une minorité et non toutes les familles. (NDLR : selon l'étude de l'INSEE publiée le 25 juin dernier, "en 2010, en dehors du congé de maternité ou de paternité, 33 % des parents ayant au moins un enfant de moins de 8 ans ont modifié leur temps de travail pendant au moins un mois pour s'occuper de leur plus jeune enfant : 21 % ont interrompu leur activité et 19 % l'ont réduite ; ces chiffres incluent 7 % de personnes qui ont successivement interrompu et réduit leur activité "). Si on veut rééquilibrer les responsabilités des pères et des mères dans l'éducation il faut certes inciter les pères à prendre un congé mais ils le prendront d'autant plus volontiers avec un enfant un peu plus âgé, et cela sera socialement mieux vécu par les entreprises de voir les pères s'impliquer dans des problèmes un peu plus compliqués.

Vous dites dans votre pétition que François Hollande remet en cause le droit des femmes à choisir : pensez-vous vraiment que les femmes peuvent pleinement choisir aujourd'hui, à l'heure où les modes de garde sont soit rares en cas de garde collective soit onéreux pour les familles, et à l'heure où la femme a dans la majorité des cas un salaire plus faible que l'homme ?
Toutes les mesures de François Hollande visent à réduire les avantages familiaux des classes moyennes et moyennes supérieures. On parle ici de femmes employées ou cadres qui sont le deuxième salaire de leur famille. Si elles voulaient continuer à travailler et à élever leurs enfants, dans la tradition française, elles avaient le choix. Ce choix ne s'offrira plus de la même manière avec les mesures proposées. Quand on voit successivement les emplois à domicile baisser, les possibilités de Prestation d'Accueil du Jeune Enfant (Paje) également, la défiscalisation des élèves en collège et lycée supprimées... Les femmes vont réévaluer leurs ambitions en choisissant famille ou métier, sacrifice que les femmes françaises ne faisaient pas jusqu'à présent. Aujourd'hui le gouvernement réévalue ce modèle pour rééquilibrer les comptes : mais la politique familiale n'est-elle pas la dernière à regarder sous un angle comptable ? Faire des enfants, c'est de la croissance pour demain. J'ai lancé ma pétition car ce modèle auquel je suis attachée est en péril. Par ailleurs, le déficit de la branche famille est dû à 4 milliards de transfert sur le régime des retraites, sinon cette branche serait excédentaire. Il y aurait d'autres économies à faire, par exemple dans la simplification de gestion des différentes allocations qui sont un vrai maquis, par exemple dans le cadre du RSA.

Nous avons réalisé et publié fin mars une enquête sur un échantillon représentatif de la population féminine de 25 à 49 ans (2300 femmes) : la grossesse et la maternité sont un frein à la carrière pour une femme sur deux. Une femme sur deux n'est pas ou peu augmentée, et 36 % d'entre elles ne retrouvent pas un niveau égal de responsabilités. Votre réaction ?
Je ne suis pas étonnée, et c'est pour cela que la vision des choses ne doit pas être idéologique : si vous faites lire cette enquête à des hommes ce n'est pas comme ça qu'ils prendront un congé parental ! Il faut faire preuve de conviction pour changer les mentalités et demander aux hommes de prendre une partie de leur responsabilité, c'est pour cela qu'à mon avis on ne les attirera pas avec de la coercition.

 

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