Les grands-parents : leur place, leur rôle

Les grands parents occupent une place très particulière chez les enfants qui ont, seulement depuis quelques décennies, la chance de pouvoir goûter la compagnie de personnes d'expérience, disponibles, en bonne forme physique et enchantées de savourer tout à loisir les joies procurées par leurs petits enfants sans être tenues à une obligation d'éducation ou de résultats.

Tout est gratuit, ils se voient pour le  seul plaisir de l'échange, des activités partagées, et pour le bonheur d'une transmission  libre, sans contrainte de « programme ». Ce sentiment de liberté est encore amplifié puisque ce sont généralement pendant les vacances ou bien durant les jours de congés que grands parents et petits enfants se rencontrent. 

Pendant ce temps placé entre parenthèses, hors de la routine ordinaire, les grands parents peuvent faire partager leurs passions à leurs petits enfants avec une latitude dans le choix de ces  savoirs qu'ils dispensent généreusement : les générations à venir auront recueilli ces connaissances précieuses, elles les auront gardées avec soin.  Les enfants savent d'instinct que ce savoir  remontant à un passé longtemps nourri d'expériences vécues est impossible à remplacer. Loin de le considérer comme désuet et dépassé, ils le considèrent comme un trésor à conserver soigneusement. 

De très jeunes enfants évoquent ainsi tout naturellement des données souvent ignorées des adultes. Quand on s’étonne, ils précisent « c’est mon papy, ou ma mamy,  qui me l’a dit ». Alors qu’ils écoutent d’une oreille distraite un enseignement trop flou pour éveiller leur intérêt ou bien des directives concernant le quotidien et qu’on s’est pourtant appliqué à justifier de la façon la plus convaincante possible, ces connaissances à la fois inutiles dans l’immédiat, mais riches de toutes les perspectives qu’elles ouvrent, acquièrent à leurs yeux une valeur incomparable. C’est un savoir qu’on ne va pas utiliser sur le champ, il va faire partie de toutes ces données qui s’organisent dans l’esprit et fournissent un plus grand nombre de clefs permettant de comprendre l’univers et sa marche.   On est loin des renseignements trouvés en abondance sur  Internet par écran interposé. En retour, ces petits enfants initient leurs grands-parents aux mystères de l’ordinateur et les dépannent souvent. 

Qu’en sera-t-il lorsque les geeks deviendront à leur tour grands parents ? 

Ces grand parents actuels, sachant évoquer un passé incroyablement lointain pour un jeune enfant, transmettent non seulement des savoirs, mais aussi une autre conception du temps : on n’est plus dans l’instant présent, dans l’immédiat, mais dans une autre dimension où le temps n’a plus la même signification. 

Il en va ainsi du plaisir de la lecture,  encore plus vif quand un enfant  lit un livre que son parent aimait et que ses grands parents ont gardé justement pour qu’un descendant le lise à son tour, l’apprécie et le commente avec son  premier lecteur.  Cette complicité-là est inégalable. 

Ce livre aux pages jaunies,  qui se détachent, à la couverture  écornée ornée d’un dessin un peu vieillot  revêt un éclat inattendu.  Grâce à ses grands parents, l’enfant s’approprie un peu l’enfance de ses parents à lui, évoquée par quelqu’un qui les a bien connus et en transmet une image fidèle, alors que les souvenirs d’enfance des adultes sont parfois teintés d’une subjectivité qui les rend suspects. On ne peut pas s’empêcher de soupçonner une arrière-pensée à visée éducative… 

Les enfants doués sont parfois d’une perspicacité qui finirait par les rendre soupçonneux, même s’ils savent que leurs parents ne désirent que leur bien et leur bonheur, mais les contraintes de l’éducation ne sont pas toujours compatibles avec trop de permissivité.  La transmission immédiate sert à faire connaître les règles générales de conduite. Quel adulte n’a pas eu un jour la tentation de commencer une phrase par  un « moi, à ton âge… »  rarement de bonne augure ? Le « moi, à ton âge » des grand parents est chargé d’une valeur historique, sans  visée éducative. 

Cependant, les adultes qui ont été des enfants doués se défendent souvent de toute identification à leur enfant : ils craignent de le mener dans les chemins cahoteux qu’ils ont parfois suivis, c’est avec la plus grande prudence qu’ils évoquent leurs souvenirs d’enfance. 

On sait que les enfants doués aiment  la compagnie des adultes, elle devient encore plus appréciable quand l’affectivité s’en mêle. Les grand-mères sont souvent des confidentes idéales pour les aléas d’une sensibilité encore débordante.  Leur sagesse leur permettra d’écouter des histoires qui plongeraient les parents dans des tourments peut-être sans remède.  Leurs enfants préfèrent leur épargner ces émotions nocives qui ne rendront service à personne : les parents seront trop bouleversés, du moins sur le moment, pour savoir comment réagir avec mesure, et leurs enfants  terriblement ennuyés de les accabler avec des événements sur lesquels ils n’ont  aucun pouvoir. 

Les grands-pères occupent parfois la place vacante d’un modèle masculin : ils ne se dérobent pas et goûtent cette complicité particulière qui s’établit pour le bonheur des deux protagonistes. Chacun sait ce qu’il apporte à l’autre, sans en parler directement  pour ne pas troubler cette entente. Les mères esseulées reconnaissent la valeur de ce lien qui s’établit et les soulage. 

Certains adultes évoquent une existence désordonnée depuis l’enfance à cause des caprices du destin ou bien des adultes qui les avaient en charge.  Ce fardeau lourd, écrasant même, compliqué, semble devenir plus léger quand ils mentionnent des grands parents attentifs et affectueux.  Même si tout n’est pas parfait, l’amour, parfois maladroit,  pour leurs petits-enfants est très présent.  Il apporte une aide non négligeable à la construction de leur personnalité.  Ils ont représenté  un pivot sûr.   

Quand on entend raconter une existence depuis le début difficile et chaotique, on cherche quel élément plus solide a permis la construction d’une personnalité finalement bien structurée.  On demande alors «  dans votre enfance, n’y a-t-il pas eu une grand-mère ou bien quelqu’un tenant cette place ? » Les faits évoqués deviennent tout de suite moins écrasants quand une image de cet ordre a accompagné l’enfant pris dans une tourmente qui le dépassait.  La capacité des adultes doués à se reprendre avec une admirable vitalité est alors  encore renforcée. 

Ces images sont un peu idéalisées, voire stéréotypées, elles correspondent néanmoins à la plus grande partie des configurations familiales. Elles vont de pair avec un sentiment d’appartenance parfois profondément enfoui, mais propre à la nature humaine. 

 Il y a aussi des grands parents joyeux, qui démarrent une nouvelle vie après un divorce tardif et qui n’ont pas envie de s’encombrer de petits enfants, mais ils peuvent finir par être attendris par leur fraîcheur admirative.  D’autres n’auront jamais terminé de régler leur compte avec une existence qui ne les a pas ménagés, ils risquent alors de transmettre leur tristesse et leur colère à leurs petits-enfants. Mieux vaut éviter cette transmission du malheur, même si ces grands parents sont demandeurs, eux-mêmes ne se rendant pas compte à quel point ils peuvent être nocifs.  Leurs enfants ont réussi à se préserver, non sans mal et au prix de beaucoup de souffrances, il n’est pas nécessaire de placer ses propres enfants  dans ces conditions délétères, quitte à s’engager dans de sombres négociations. 

Les  grands parents conduisent la lignée familiale, ils montrent aussi que l’être humain perd ses forces, son énergie, pour partir enfin. Les enfants doués,  encore plus que les autres, saisissent la portée et la signification de cette trajectoire qui se termine.  Ils ne savent pas qu’ils l’ont ensoleillée. 

Conseils : favoriser les relations entre grands parents et petits enfants en se gardant bien de comparer leur attitude actuelle avec celle qu’ils adoptaient quand ils étaient parents. Si c’est possible, essayer de ménager des moments privilégiés pour chacun des petits enfants, surtout en cas de difficile rivalité fraternelle. Apprécier cette chance.