Un enfant doué trop lisse

Certains enfants doués « vont bien ». On ne découvre leurs dons que fortuitement : par exemple, ils ont atteint un score étonnant à une évaluation banale ou à un concours particulier. Tout le monde s’étonne de cette performance qui ne peut être due au seul hasard, parfois même elle semble tellement surprenante qu’on préfère malgré tout l’oublier pour éviter de se lancer dans des complications sans fins, difficiles et perturbantes qui finiraient par troubler cet enfant sans histoire.

Tout d’abord, la seule idée qu’il puisse faire partie de enfants dit "surdoués, précoces, doués, etc." est repoussée avec effroi : quand on entend la description donnée de ces enfants, les parents, les pédagogues, l’entourage sont pris de panique.  Cet enfant calme, gentil, souriant même, bien intégré socialement et plutôt bon élève ne présente aucun point commun avec les phénomènes qui ne se sentent bien nulle part, n’ont pas d’amis, sont souvent ingérables et en "difficultés scolaires".

De plus, il n’a jamais manifesté de "besoins particuliers" et va en classe sans se rebeller ni donner des signes d’ennui.

Cette réussite accidentelle a été une ride à peine marquée sur une surface lisse, elle s’est très vite effacée sans laisser de trace.

Souvent, ce type d’alerte ne s’est même pas produit, seuls, quelques minuscules indices auraient pu éclairer des personnes particulièrement attentives.

Quand des parents demandent un test pour leur enfant, ils ne signalent pas toujours de grands symptômes et ils ont presque honte de faire pratiquer ce test suite à une vague intuition, mais le souci du bonheur de leur enfant est le plus fort, ils prennent cette décision en se forçant un peu, avec la crainte de paraître présomptueux. Il n’est jamais arrivé qu’ils regrettent cette démarche, ils s’en félicitent même le plus souvent. Désormais, ils connaissent d’autant mieux leur enfant que leur intuition ne les avait pas trompés et qu’ils disposent de toute une documentation pour les guider.

Les zones incertaines s’estompent, ils se sentent confortés par les modifications qu’ils constatent dans leurs relations devenues encore plus faciles avec leur enfant dont ils saisissent mieux  la nature.

Ce scénario idéal est possible lorsque les parents sont avertis, se renseignent  et lisent : internet donne des informations en abondance, encore faut-il savoir ce  qu’on doit rechercher.

Nombre d’adultes, souvent eux-mêmes doués qui s’ignorent, pensent impossible qu’ils soient concernés, eux et leur enfant : cet enfant discret, peut-être même un peu trop  réservé, mais attentif et gentil, dont les résultats scolaires sont corrects, ne saurait être confondu avec les « surdoués » aux multiples problèmes.

Le seul indice qui pourrait alerter chez cet enfant qui "va bien" serait cette réserve peut-être un peu exagérée, on dit alors que son caractère est, en effet, un peu secret, tous les enfants ne sont pas forcément expansifs, tous ne tiennent pas à étaler leurs émotions, il n’y a rien d’alarmant à rester ainsi sur la réserve, même quand on  est un jeune enfant.

Nul ne peut imaginer les orages que recouvre cet aspect tranquille et posé : peur de ne pas être comme tous les autres enfants, donc d’être « anormal » donc « fou » peut-être. La crainte grandissante que cette différence apparaisse un jour de façon aveuglante, en dépit de tous les efforts pour masquer ces différences têtues, ne peut se laisser oublier.

Cette méconnaissance du  mode d’emploi de l’existence, qui caractérise si bien les personnes douées à tout âge, exerce ses ravages dès le début de la vie en société. Très vite, l’enfant doué se sent contraint de se forger une armure.  Elle va le protéger, lui permettre de donner le change et de protéger ses parents en leur évitant de trop fortes inquiétudes.

Quand on porte en permanence une armure, il est difficile de se montrer naturel.  Au sein d’une famille aimante, attentive, protectrice, il possible d’alléger cette armure, de se défaire des pièces les plus lourdes, mais ce serait prendre un grand risque que de se montrer totalement naturel avec ses angoisses, ses tourments et toutes ses interrogations peut-être sans  réponses.

Il est plus sage de rester lisse et souriant, de tenter  d’oublier ses craintes en travaillant bien à l’école, avec le bénéfice secondaire d’avoir la paix et de ne pas s’exposer inconsidérément aux critiques de la maîtresse et à l’inquiétude des parents qu’elles provoqueront.

Pour tous, cet enfant "va bien". Dans le cas contraire, ses résultats marqueraient une baisse sensible. Personne ne sait que ces bonnes notes ne lui demandent aucun effort, si ce n’est celui de supporter un certain ennui, toujours avec  discrétion.

Parfois, par une chance inespérée, cet enfant noue des relations amicales avec un enfant doué reconnu comme tel et que son calme avait attiré. Si la chance persiste, les parents se parlent et l’enfant trop lisse peut suivre un parcours spécifique où il sera reconnu dans sa réalité. Il pourra alors s’autoriser à alléger son armure en évoquant avec ses parents ses tourments secrets sans craindre de les bouleverser.

Si la chance n’a pas été au rendez-vous, il faut seulement souhaiter que rien ne vienne  perturber gravement le cours un peu faussé de cette existence, mais un imprévu peut toujours surgir et ébranler cet édifice dont la cohésion est maintenue à grand peine. Un deuil, une séparation, un harcèlement scolaire déclenché par un enchaînement d’événements en apparence anodins  et l’armure se fendille jusqu’à voler en éclat.

Ces enfants trop lisses paient le prix  de leur discrétion, les trésors qu’ils recèlent ne doivent pas rester enfouis, ils étouffent une sensibilité totalement refoulée, alors qu’elle pourrait colorer richement un esprit fin, acéré, subtil qui se déploiera alors dans sa magnificence. 

Conseils : être en alerte si un enfant « va bien » mais avec trop de discrétion, s’il reste trop réservé dans de nombreuses circonstances où il aurait dû se montrer plus spontané, s’il n’a que des copains et jamais d’amis.