Être père d’un enfant doué

On évoque souvent les parents perplexes et déroutés à l’annonce des résultats du test, mais sans doute plus encore le père dont le rôle au sein de la famille comporte des spécificités, même si elles sont de plus en plus mises à mal par toutes les modifications touchant la notion de famille.

Il n’en reste pas moins que cette place et ce rôle ont une portée symbolique difficile à négliger complètement et encore plus à nier.

L’annonce aux parents des notes obtenues au test, provoque parfois un très bref instant  de sidération, surtout si on a pratiqué un WISC IV où, à l’Echelle Verbale, les enfants doués atteignent des sommets et les dépassent même parfois. Il faut s’empresser de pondérer ce résultat vertigineux, beaucoup plus rarement atteint quand des épreuves de calcul mental et de mémoire immédiate faisaient partie de cette échelle.

Malgré tout, les parents s’affolent un peu et se demandent comment ils vont procéder pour être de bons parents face à un enfant déconcertant. 

Il est une règle d’or, valable pour tout individu doué : il faut toujours se fier à son intuition, parfois en apparence au détriment de la raison qui inspirerait une conduite plus rationnelle. Cette règle est valable pour les parents qui comprennent leur enfant de façon intuitive par un ressenti qu’ils seraient bien en peine d’expliquer ou de justifier. La notion de devoir et de transmission des codes sociaux est plus forte chez les pères : elle est ancestrale et ne peut disparaître rapidement, il en reste des traces, renforcées par la logique et l’idée de responsabilité. On objectera toutes sortes de configuration familiale contredisant cette assertion, mais il s’agit là d’une direction générale dont, évidement, de nombreux cas particuliers s’écartent largement.

Dans le courant de la vie, certains pères ne peuvent s’empêcher de penser, de façon fugitive et quasi inconsciente, que leur fils, surtout leur fils, pourrait très vite se révéler plus habile qu’eux, comme s’il possédait une science infuse procurée par ce don parfois dérangeant. Un infime malaise les gagne, confusément teinté par l’ombre d’un sentiment difficile à admettre pour un père : la jalousie, surtout quand la mère admire sans réserve un fils brillant d’un éclat particulier.

Il semblerait alors qu’il faille choisir entre une humilité, qui n’est pas appropriée, face à un enfant qui raisonne si bien, et une autorité renforcée pour éviter de le laisser libre d’agir comme il l’entend, alors qu’il a encore si peu d’expérience de la vie.

Un père trop réservé n’est pas suffisamment rassurant pour un enfant imaginatif et sensible : il doit savoir qu’il est protégé par quelqu’un qui non seulement l’aime et veut son bien, mais aussi qui a le savoir, la force et l’expérience nécessaires pour faire face aux situations délicates, imprévues, dangereuses peut-être. Un enfant plonge dans la terreur quand il voit ses parents désemparés, ou pire encore, effrayés.

Dans les tests de personnalité, la plupart des jeunes garçons admirent sans réserve leur père, ils le prennent pour modèle et rêvent de lui ressembler : à cet âge, l’essentiel de leur vie et de leurs préoccupations est centré sur la vie familiale et les rôles des parents sont bien distribués : à la mère, le quotidien, les câlins, les décisions à prendre dans l’instant et la chaleureuse complicité entre mère et fille, au père, la force rassurante, la place en première ligne en cas de danger et la participation nécessaire aux décisions touchant le fonctionnement de la famille.  Père et mère assurent à égalité la protection des enfants.

Même si dans la réalité le père est absent, s’il reste un personnage flou, le couple est évoqué comme tel dans les récits des enfants. C’est dire son importance dans la construction de la personnalité.

Parfois, les parents ont le sentiment que leur enfant de 8 ou 9 ans est déjà un adolescent parce qu’il sait discuter avec une étourdissante habileté : le maniement du langage lui est si aisé, celui des concepts lui semble tellement amusant qu’il ne résiste pas au plaisir d’exercer ses dons oratoires : la joute verbale, surtout si elle l’oppose à un père avocat, juriste, commercial, professeur, tout métier où le verbe est important, revêt une valeur inestimable pour un enfant doué qui a peu d’adversaires à sa mesure parmi ses pairs. Cependant, il peut aussi reconnaître la solidité d’un argument logique pour se soumettre à l’autorité de ses parents : on explique, on ne se lance pas dans une discussion où on ne l’emportera pas, on évite de négocier parce qu’on risque d’être perdant face à un virtuose du langage prêt à utiliser tous les arguments, même sordides. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faut pas tenir compte des détails de la situation. Des parents trop laxistes ou impressionnés par les plaidoiries talentueuses de leur enfant ne sont pas rassurants, des parents qui ne veulent rien savoir bloquent le dialogue.

Se montrer trop exigeant pour que l’enfant doué exploite intensément ses dons peut créer une tension fatigante : on dira qu’il est bien précisé partout que l’enfant doué ignore le sens de l’effort et qu’on lui rend service en l’incitant à fournir ces efforts qui ne lui sont pas encore  nécessaires, mais le perfectionnisme propre aux enfants doués rend cette exigence parfois étouffante. Certains savent très bien se mettre la pression tout seul. Pourtant, le père n’aimerait pas se reprocher de ne pas avoir été suffisamment exigeant quand, par la suite,  il voit son fils tout à coup perdu face à une scolarité plus difficile.

Quelle que soit la configuration familiale, cette place symbolique du père revient de façon têtue et presque surprenante, parfois seulement comme un vide que les enfants cherchent à combler en échafaudant toutes sortes de scénarios  pour expliquer cette absence.

Quand le père est présent, mais vraiment défaillant, son fils doué recherche désespérément à lui reconnaître des qualités, à lui trouver des excuses justifiant sa faiblesse.

Alors, quand un père bien présent enseigne à son fils son savoir, ou son savoir-faire dans un domaine particulier, le fils s’applique pour faire honneur à son professeur et le combler par sa réussite. Il arrive qu’il le dépasse et on imagine bien le trouble du père chez qui se mêlent fierté et aussi dépit de ne pas avoir su se dépasser lui-même.

Il y a quelques années une émission de Jean-Luc Delarue abordait cette situation : il y avait une adolescente férue de mathématiques dont la mère, placide et lucide, disait "en tous cas, ce n’est pas de moi qu’elle tient ce don" et tout allait bien. Il y avait aussi un petit garçon devenu champion dans une discipline sportive, après avoir été entraîné par son père. Désormais il le dépassait et son père avait un peu de mal à accepter cette réussite. La  psychologue présente a remis les choses à leur place en rappelant que le fils avait bénéficié de tout le savoir-faire de son père, il partait avec un acquis patiemment découvert avant lui : son père participait donc à sa réussite, sans lui il serait encore à tâtonner en recherchant les meilleures postures. Tout a donc été remis dans l’ordre, le père professeur/entraîneur rasséréné, le fils plus libre de savourer ses victoires.

Les enfants doués préfèrent l’ordre au désordre, ils préfèrent aussi garder leur père à une place où ils peuvent admirer ses qualités : même s’ils ont été plus loin sur le plan professionnel, ce parcours ne nuit en rien à l’amour qui les unit ni à la reconnaissance de l’enfant pour celui qui lui a indiqué comment tracer sa voie.