Quelle éducation pour quel modèle de société ?

Il serait une fois, une société, dans laquelle “Apprendre = Acquérir des connaissances” serait respecté et encouragé. Et dans ce modèle social, la liberté voisinerait avec l'autonomie et la responsabilité personnelle.


Et si l'utopie était et devenait ? 
Dans cette société, chacun apprendrait ce dont il a besoin pour s’épanouir dans son milieu d’existence, selon le rythme de son corps et celui de son cerveau, selon ses centres d’intérêt : ceux d’hier, d’aujourd’hui et ceux de demain, avec d’autres personnes - de toutes les générations et origines - dans un esprit collaboratif en s’appuyant sur l’intelligence collective. En dehors de tout esprit de compétition, d’échec prévisible, de rancoeur annoncée, de programmes prédéfinis, d’heures saucissonnées, de punitions, de notes arbitraires, d’orientation subie, de gâchis humain qui démolit des vies.
Cette utopie est possible. Elle existe ici et là. Elle est par exemple décrite dans le film Etre & Devenir, de Clara Bellar. Après avoir animé une dizaine de débats autour de ce film, je souhaite partager mes réflexions et les enseignements reçus de ce documentaire et des échanges avec le public, en France et à l’étranger. Les réactions des spectateurs montrent un profond désarroi face à la “normalité” de l’acte d’apprendre et son encadrement institutionnel. De l’émotion, des pleurs, des confessions personnelles traduisent des ressentis douloureux. Certains viennent le voir à plusieurs reprises. Des familles entières, toutes générations confondues. La bienveillance est généralement de mise. Parfois, quelqu’un tente d’imposer ses vues avec agressivité, mais la salle ne s’y trompe pas et demande davantage de correction et de tolérance. Après chaque projection, le public ressort ébranlé et bouleversé. Quelle corde fait donc vibrer ce film, chez tant de personnes différentes ?


Qui a peur de la liberté ?
Ce film est un hymne à la liberté. La liberté, pas la licence. Comme le titre de l’un des livres d’A.S. Neill, le fondateur de Sumerhill, la première école démocratique en Grande Bretagne, et toujours en activité.
La liberté et les points utopiques énoncés ci-dessus sont réalistes et réalisables. Et réalisés, de par le monde, sous diverses formes, à Summerhill, dans les écoles Sudbury aux Etats-Unis, les lycées autogérés dans plusieurs pays, dont quelques-uns en France. Des enseignants s’y essaient et revendiquent une autre approche pédagogique à l'école publique. Certains finissent parfois par démissionner. Des chefs d’établissement tentent de s’inspirer d’autres modèles, d’anciens inspecteurs remettent l’institution en cause. Des chercheurs se questionnent. Lire Illich deviendrait-il la dernière mode ? Quoiqu’il en soit, le secteur associatif s’est emparé de cette problématique : Les Colibris, Synlab, le Printemps de l’Education sont force de proposition pour une autre éducation. Tandis que la locataire de la rue de Grenelle est interpellée, à cette rentrée encore, de nouvelles écoles différentes voient le jour et les listes de demandes d’inscription s’allongent. Pendant ce temps, les ministres passent, mais le temps passe plus sûrement encore, et le souvenir de leur refondation trépasse.    
La liberté de l’éducation ferait-elle peur ? Dans Etre & Devenir, trois moments au moins, pointent cette alchimie. Rana, une amie de la réalisatrice explique que la démarche de liberté dans les apprentissages est “un tout autre paradigme” que celle des apprentissages scolaires. Le Professeur John Gatto insiste sur le côté “ingérable”, pour le pouvoir, des individus libres. La chercheuse Helen Lee remarque, comment ces familles, qui ont mis la liberté au centre de leur modèle éducatif, ont choisi des valeurs humaines fortes en lien avec le maternage proximal, le développement durable, bien loin de la course au profit, de l’accumulation de la richesse et de la compétition à tout prix.

Bien loin donc des chimères auxquelles, comme des bonimenteurs de foire, les politiques essayent de nous faire croire. Pourtant, comme la nature s’adapte aux bouleversements induits par l’homme, l’Education et la Société devront aussi trouver un point d’équilibre, car chaque spectateur d’Etre & Devenir qui pleure dans une salle de cinéma, c’est une douleur qui aurait due être évitée.