Portraits de profs 2/3

Petit garçon, il rêvait d'être instituteur. Devenu étudiant en histoire, il fut pion. Puis époux, papa, salarié en entreprise et banlieusard. Aujourd'hui père de famille, il est prof en province. Principalement en français et accessoirement en histoire-géographie, matières qu'il a d'abord enseignées.

L'importance du terrain

Le poste de pion qu'il occupa pendant ses études lui fut «très utile pour se débrouiller avec les élèves sans l'autorité donnée par le statut de prof. Trouver la bonne distance, les bons outils pour dialoguer.» De quoi observer le métier de prof sous divers angles ! «De voir ce qui marche et ce qui ne marche pas.»

Il travaille ensuite pendant plusieurs années dans différentes entreprises dans le secteur informatique, ne se sentant pas encore prêt à sauter le pas. Enseigner dans le public en région parisienne, «ce n'est pas de l'enseignement, mais poser des repères éducatifs. C'est un énorme problème. Faire comprendre à un élève qu'il ne doit pas s'adresser à toi en te disant : tu me casses les c.... Que ce qu'il t'a rendu n'est pas une copie, mais un brouillon.» A la faveur d'un plan social, la petite famille quitte la région parisienne, s'installe en province, vivote d'abord de petits boulots hors enseignement, puis s'agrandit progressivement au rythme de la stabilité professionnelle de Monsieur. Deux années en tant que Maître Auxiliaire, puis la réussite à un concours qui lui ouvre les portes de l'IUFM et la titularisation. En parallèle, Madame continue à alterner courageusement les jobs intermittents sans aucun rapport avec sa qualification et son expérience.

Le bilan de sa formation en IUFM est mitigé. Entre les jeunes formateurs «qui nous saoulaient» et les quelques «vieux briscards» qui leur donnaient des conseils judicieux, il a appris «à faire quelques chose avec trois bouts de ficelle» et à soupeser le poids du formatage imposé. Il a aussi apprécié de bénéficier de quelques outils pour «préparer un cours et anticiper son déroulement, des petits textes d'entrée en matière, surtout que ce n'est pas ma matière <le français> et que les élèves ne sont pas intéressés.» Comme sa collègue inconnue, «on se refilait des trucs entre nous, on comparait les expériences. Mais jamais pendant les cours. Que pendant les pauses




La réalité quotidienne

Pour lui qui adore son métier, les profs sont totalement déconnectés de la réalité du monde du travail. «Tous les 5 ans, ils devraient aller travailler 6 mois en entreprise. Faire autre chose : de l'accueil, être en contact avec des adultes. Aujourd'hui, personne ne les embaucherait en entreprise.» Qu'ils voient «le monde du travail, d'autres réalités.» Lui qui a quitté ce monde depuis quelques années fait le constat que ses repères ne sont déjà plus valables. Et se désole : «comment préparer les élèves, comment être à jour des relations humaines dans le monde du travail qui n'est pas le monde des profs ? On réinvente la question de la transmission qui est toujours construite autour de vieux repères pas à jour. Mais qu'est-ce que transmettre des connaissances aux élèves ? Comment se mettre à la portée des élèves tout en gardant une distance, comme une balle qui s'approche et s'éloigne ?»

Outre ce décalage avec le monde professionnel, la routine lui semble un terrible poison. «Le danger de ce métier, c'est quand tu n'inventes plus. OK pour refaire le même cours une deuxième année, tu l'améliores. Mais après, il faut changer. Si tu fais le même cours pendant 10 ans, il y a danger

La liberté pédagogique, dont jouissent tout autant les enseignants que les parents qui instruisent leurs enfants, est dûment encadrée. Par les inspecteurs. Son expérience en la matière est tranchée. «Je suis contre les inspections. C'est purement artificiel. Le cours n'est pas pour les élèves, mais pour l'inspecteur et donc fatalement pas constructif.» Les élèves le sentent et selon les cas «profitent ou aident.» Même si l'inspection est bonne, l'inspecteur ne mentionne pas le positif, «mais ne parle que de ce qui n'allait pas.» Il s'interroge aussi sur les compétences pédagogiques de ces inspecteurs : «quand ont-ils vu un élève, fait un cours pour la dernière fois ? Et quand l'inspecteur demande à la fin : Alors que pensez-vous de votre cours ? C'est de l'auto-flagellation




Installé en province depuis une dizaine d'années, il note une énorme pression sur les postes d'enseignants, chaque année moins nombreux. «Une savane éducative se met en place, le point d'eau que pourrait être l'école est loin. Quand on ferme une classe, que l'on supprime un poste, où est la prise en compte humaine du prof dont on supprime le poste . Si on maltraite les profs, ça rejaillit sur les élèves