Scarifications à l'adolescence : la dimension sociale 3/3

Se couper superficiellement la peau de l'avant-bras, se brûler ou l'abraser, est aujourd'hui un mode de "réponse" aux tensions qui concerne un nombre croissant d'adolescents. L'auteur en livre ici quelques éléments de compréhension.

 Se scarifier pour s'identifier à un groupe ?


Les signes de souffrance évoluent en effet avec les mentalités et les modes de vie. Aujourd’hui, force est de constater que la société de l’image est aussi celle de la primauté de l’individu sur le groupe — ce qui donne davantage de libertés mais s’assortit d’une contrainte : chacun doit se définir lui-même, et le faire à travers ce qu’il montre de lui (look, marques, postures, accessoires, trombinoscopes numériques). L’importance de cet affichage auto-proclamé l’amène à reconsidérer sa peau, à l’instar des hommes premiers, comme un passeport identitaire pour dire son appartenance, suivre ou anticiper les tendances de la mode, et indiquer, ce faisant, s'il se sent «bien» ou «mal dans sa peau», au sens propre comme au figuré. Plus le sujet se sent flou, mal défini dans son identité, plus il investit sa peau comme écran de projections, mais aussi comme espace de confrontation entre soi et les autres. N’oublions pas que l’épaisseur de la peau comporte le derme (en dedans) et l'épiderme (en dehors), ce qui en fait une limite au sens fort du terme, c’est-à-dire un entre-deux (le latin limes, limitis signifie d’abord : «bande de territoire située entre deux territoires adjacents»). C’est au sein de cet espace cutané que le sujet peut faire inscrire de l'encre (tatouage) ou du métal (piercing) pour y définir sa propre marque et la confronter au regard des autres, sachant que les excès en la matière doivent être interprétés comme un besoin majeur de «renforts identitaires». C’est aussi cet entre-deux que le sujet abrase, brûle ou lacère lorsque se posent à lui des problèmes d’identité non résolus.

  Ceux sur qui pèsent les difficultés identitaires les plus importantes (en raison de leur souffrance psychique et/ou de leur histoire personnelle ou familiale), se caractérisent précisément par l’accumulation de signes distinctifs incluant le marquage de la peau. On pourrait presque parler d’auto-étiquetage tant ces marques s’imposent au regard comme une interpellation destinée à signaler sa différence, sa singularité, et à la revendiquer en accrochant le regard d’autrui. Certains adolescents ont à la fois le visage hérissé de piercings, plusieurs tatouages en différentes parties du corps et les avant-bras meurtris par les scarifications ou les brûlures. En l’occurrence, le marquage peut aller jusqu’à évoquer les traces de sévices corporels relevant davantage de la torture que de la parure. Cet aspect échappe généralement à la conscience de ceux qui les arborent ; mais il apparente ces marques cutanées à de véritables stigmates de blessures narcissiques et de tourments affectifs ne pouvant s’exprimer avec des mots.

  Dans la mesure où ces jeunes ont tendance à se regrouper entre eux – pour chercher un étayage par et à travers le corps groupal – certains observateurs considèrent ces comportements comme les équivalents modernes des «rites de puberté» qui entérinent, dans les sociétés traditionnelles, le passage de l'enfance à l'âge adulte et que l’on appelle aussi pour cette raison les rites de passage. Il est vrai que les marques corporelles dont nous parlons rappellent ce que connaissent les jeunes impétrants au cours des rites d’initiation, qu’il s’agisse de scarifications constituant un marquage rituel symbolique ou de violences auto-infligées destinées à prouver que les novices sont prêts à affronter la mort. Il est également vrai que, dans nos sociétés, les adolescents en mal-être sont en recherche de «traces» et d’épreuves pour se sentir acteurs de leur propre vie et se faire reconnaître. Traces et épreuves corporelles auto-infligées, mais aussi tags et actes de vandalisme affectant les murs et les surfaces du corps social, attaques à travers lesquelles certains adolescents apposent leurs marques et s’approprient un territoire. Enfin, le caractère répétitif et relativement stéréotypé de ces pratiques effectuées entre semblables, conduit à les interpréter comme un rituel réglé selon des codes. L’analogie trouve pourtant là ses limites. Dans les sociétés traditionnelles, les rites d’initiation sont définis et encadrés par le groupe des adultes sous la direction des anciens. Leur moment est déterminé par l’émergence manifeste des signes de puberté et reste temporellement circonscrit (quelques jours à quelques semaines). Ils consistent d’abord à mettre symboliquement en scène une mort de la mort : l'enfant doit mourir à l'enfance pour renaître à la condition d'adulte. «Arraché» à sa famille, il doit aussi affronter la peur, la douleur et le danger à travers des épreuves soigneusement mesurées pour qu’il intègre la souffrance et la mort dans sa future vie d’adulte. Les épreuves auxquelles sont soumis les jeunes novices n'ont évidemment pas pour but de les décimer, ni de sélectionner parmi eux les plus fragiles ou les plus résistants. Il s’agit de marquer le passage et d’en laisser des traces visibles.

  A contrario, les marques que les adolescents occidentaux se font sur la peau ou celles qu’ils impriment sur les murs sont des conduites privées et improvisées qui ne constituent ni un rite, ni une initiation. Ce n’est pas l’inscription dans l’ordre social qui les fonde mais la transgression. Et lorsque ces jeunes se regroupent, leur rassemblement compose une sommation de pratiques individuelles et disparates dont la fonction d’intégration repose exclusivement sur un sentiment d'appartenance autour du partage d’un look, d’une déviance et de problématiques communes. Il n’en demeure pas moins que la fréquence et l’insistance à les produire signalent une quête, une recherche qu’il convient d’explorer pour en comprendre le sens et pour aider les jeunes concernés à «se contenir» et à s’intégrer. Plutôt que de considérer ces pratiques seulement sous l’angle de l’échec, de la faillite, de l’inaccessibilité aux ordres sociaux et symboliques, nous pensons qu’il est indispensable de saisir à la fois leur aspect dynamique et leur dimension figurative de difficultés psychiques afin d’aider ces jeunes à se construire.


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