Scarifications à l'adolescence : que signifient-elles ? 2/3

Se couper superficiellement la peau de l'avant-bras, se brûler ou l'abraser, est aujourd'hui un mode de "réponse" aux tensions qui concerne un nombre croissant d'adolescents. L'auteur en livre ici quelques éléments de compréhension.

Pourquoi les ados se scarifient-ils ?

Les jeunes concernés ne fournissent habituellement aucune explication quant à l’endroit du corps où ils s’infligent ces blessures cutanées. Cet aspect mérite d’être souligné, compte tenu du caractère stéréotypé des lésions et de leur siège. Le fait qu’elles affectent typiquement la main, le poignet et/ou l’avant-bras peut s’interpréter de plusieurs manières : en premier lieu, on peut penser que l’atteinte porte sur la partie de soi la plus proche et la plus accessible de la main effectrice, parce que ce mouvement lie en boucle l’agi et le subi, figurant le besoin qu’éprouve son auteur de maîtriser les tenants et aboutissants de sa souffrance. En second lieu et à l’appui de cette volonté de garder la main, l’acte s’effectue ainsi sous le contrôle constant de la vue. Aux dires des jeunes concernés, se voir en train de se blesser puis de saigner contribue grandement au soulagement espéré. En participant de visu à ce qu’il s’inflige, le sujet met en forme manifeste et précise des blessures intérieures qu’il ressent comme confuses. Les voir, signifie en prendre le contrôle ; leur donner forme, y contribue aussi et permet de se rassurer ; les extérioriser comporte une valeur de révélation, dans tous les sens du terme ; faire couler son sang, revient à évacuer hors de soi le mauvais, c’est-à-dire les angoisses, la dépendance, la honte ou la culpabilité, saignée qui a valeur de purge. En troisième lieu, force est de constater que la lésion intéresse une partie de soi que le sujet peut facilement exhiber ou cacher, sans porter gravement atteinte à son image. Dans les formes typiques et en dehors de toute particularité transculturelle, il est en effet exceptionnel que les scarifications affectent le visage. Le couplage «agi/subi» s’assortit ainsi de l’appariement «montré/caché», manifestant là encore la volonté de garder la mainmise sur les expressions de soi.

Scarifications : que veulent-elles dire ?

On comprend que selon qu’il expose ses coupures à la vue d’autrui ou qu’il s’efforce de les dissimuler, le sujet livre à son insu des aspects de sa problématique qui renvoient aux fonctions de l’épanchement et de la rétention et plus généralement à la qualité des échanges entre monde interne et réalité externe. Souvent, l’ambiguïté est totale ; c’est ce que reflète le sujet qui expose un volumineux pansement pourtant destiné à occulter la plaie. Enfin, il apparaît hautement significatif que les lésions barrent ou meurtrissent le segment du corps naturellement destiné à prendre, donner et échanger. Cette fonction de rupture peut s’entendre à la fois comme une manifestation de délivrance et de révélation (voire de dénonciation) vis-à-vis des liens qui aliènent le sujet à ses objets d’attachement. Les coupures multiples matérialisent la permanence de ces entraves, que leur aspect évoque les traces d’un ligotage serré ou celles du maillage d’un filet. Parfois, elles s’assortissent même de la pose d’un garrot. Bien entendu, cette figuration de l’attachement et de la dépendance échappe à la conscience du sujet. Et c’est peut être parce qu’elle met en scène les liens de sang que le choix électif du poignet (où se distinguent par transparence les veines) est si fréquent. L’expérience clinique indique également la fréquence des abrasions et brûlures cutanées chez les adolescents ayant des antécédents de violences sexuelles subies, comme si ces traces auto-infligées avaient valeur de stigmates de l’enfant battu.

  Ces attaques cutanées sont évidemment des conduites d’agir : elles substituent l’acte à la parole ; elles sont impulsives et violentes (raptus, crise) ; elles transgressent les limites (ici, celles du corps : effraction cutanée, vue du sang) ; elles visent un apaisement immédiat et correspondent à une reprise de contrôle par laquelle l’acteur reprend la main et répond au subi par l’agi. On ne saurait toutefois les définir par ces seuls critères. Elles constituent aussi, nous le voyons bien, un langage de l’indicible qui, comme tout langage, associe trois fonctions : l’expression, l’inscription et la communication.

  La fonction d’expression consiste à répéter, à reproduire dans l’agir une blessure narcissique, en même temps qu’à réaliser un acte de purge… libératrice, pour évacuer hors de soi un trop-plein de rage/haine intérieure, auto-punitive, pour se châtier d’avoir (eu) de mauvaises pensées, jouissive, pour s’éprouver dans le percept et s’incarner dans une position masochiste d’enfant battu/écorché-vif. Il s’agit aussi  d’extérioriser le mal sur l’enveloppe du corps… pour dénoncer le flou ou l’absence de limites et d’identité, pour traduire une effraction psychique, pour matérialiser une interface dedans-dehors, soi-l’autre.

  La fonction d’inscription consiste à faire trace sur la peau, à se marquer au fer… pour s’approprier soi, pour substituer le signe au souvenir, pour signifier la quête de maîtrise pubertaire (se voir agir d’une main ce que l’on fait subir à l’autre main ou avant-bras, exhiber ou cacher la blessure). C’est aussi faire la preuve de la non-vacuité de soi, révéler un défaut de contenance, interroger son être au féminin (sang, béance), préfigurer à son insu ce qui devrait être internalisé sous forme de fantasme et d’angoisse de castration.

  La fonction de communication consiste à se couper de représentations intolérables, à couper court au dialogue avec l’autre, mais à faire de l’enveloppe de soi une interface d’échange… destinée à interpeller l’autre à travers le jeu du montré-caché, au sujet de sa souffrance, à attendre secrètement une reconnaissance de ses blessures intérieures et un parage des plaies, à espérer une contenance, le rétablissement des limites.


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