Scarifications à l'adolescence : pourquoi les ados se scarifient 1/3

Se couper superficiellement la peau de l'avant-bras, se brûler ou l'abraser, est aujourd'hui un mode de "réponse" aux tensions qui concerne un nombre croissant d'adolescents. L'auteur en livre ici quelques éléments de compréhension.

Les scarifications, c'est quoi ?

Les scarifications et autres lésions auto-infligées aux dépens de la peau (abrasions, brûlures) sont des pratiques adolescentes en nette augmentation depuis une quinzaine d’années. Elles sont improprement appelées automutilations alors que le latin mutilare signifie «pratiquer l'amputation d'un membre ou d'un organe, de manière irréversible» (ex. : se crever un œil ou se sectionner un doigt), et qu’elles n’ont pas cet objectif. Elles s’observent surtout chez les adolescentes, classiquement entre 13 et 18 ans, et représentent des expressions modernes du mal-être qui – avec les crises de boulimie assorties de vomissements provoqués – se substituent aujourd’hui à des formes de malaises autrefois répandues (crises de spasmophilie, évanouissements, « crises de nerfs »).

Qui est concerné ?

Lorsqu’elles sont typiques, les blessures cutanées auto-infligées surviennent au cours de la croissance pubertaire. Elles se distinguent selon le sexe (ecchymoses chez les garçons, coupures et brûlures chez les filles) et affectent certaines parties du corps : les ecchymoses sur le front et les poings ; les coupures et brûlures sur l’avant-bras, la face dorsale de la main ou la jambe. Elles sont généralement répétées, souvent de façon compulsive. Chez les filles, elles peuvent d’ailleurs se produire à la suite ou à la place de crises de boulimie.

On doit considérer les blessures cutanées auto-infligées comme atypiques lorsqu’elles surviennent avant la puberté ou après 16-18 ans, lorsque coupures et brûlures s’observent chez les garçons, et/ou lorsque ces lésions affectent d’autres parties du corps (face, cou, thorax, abdomen, cuisse, organes génitaux). A fortiori, lorsqu’elles résultent de l’emploi de substances chimiques corrosives ou qu’elles sont associées à de véritables auto-mutilations. Elles doivent alors faire évoquer l’existence de troubles identitaires majeurs, soit dans le registre de l’orientation sexuelle, soit dans celui des troubles graves de la personnalité (états limites, psychoses).

Pourquoi les ados se scarifient-ils ?


Même si ceux qui se scarifient ne donnent pas de dimension suicidaire à leur geste, au moins au début, les blessures auto-infligées sont fortement corrélées au risque suicidaire
. Dans notre expérience, parmi les jeunes qui déclarent avoir déjà effectué au moins une tentative de suicide, près des trois quarts signalent également des antécédents de scarifications, brûlures ou abrasions cutanées. Il importe donc de reconnaître ces pratiques comme des indicateurs de risque, au même titre que d’autres conduites agies ayant valeur de «coupure» (fugues, ivresses massives, défonces toxiques).


Typiques ou atypiques, les blessures cutanées auto-infligées réalisent des actes de rupture – en l’occurrence cutanée – qui annoncent ou accompagnent d’autres conduites de rupture (tentatives de suicide, fugues, comas éthyliques, défonces au cannabis ou à d’autres substances psychoactives, troubles alimentaires…). Qu’en disent leurs auteurs ? S’agissant des scarifications, les adolescents mettent l’accent sur le besoin d’exprimer, d’évacuer un trop-plein de tension ou de rage intérieure qui les submerge. Ils disent avoir besoin de «se taillader», de se couper, lorsqu’ils sont sous pression (pour éviter, disent-ils, le «pétage de plomb»), ou qu’ils se sentent asservis à une impérieuse nécessité (comme dans le manque addictif). Ils précisent souvent vouloir «se faire [du] mal» pour aller mieux, se soulager. La plupart ne voient pas cela comme un acte suicidaire proprement dit, mais plutôt comme un moyen destiné à contrôler un état de tension, pour se calmer. Dans l’impossibilité de se contenir sous l’effet de leur seule volonté, les jeunes concernés se sentent littéralement débordés par leurs affects. L’incision de la peau réalise une ouverture, une brèche, qui leur inspire souvent deux métaphores du soulagement : celle de la soupape de sécurité pour éviter d’éclater, de craquer ; celle du déversoir destiné à drainer le mal-être, à réguler le débordement intérieur. Et l’acte équivaut alors à une purge en même temps qu’une reprise en main pour maîtriser les tensions ressenties. D’autres adolescents, au contraire, décrivent la survenue des scarifications comme une crise incoercible. Ils disent craquer ou se lâcher après une journée passée à se contrôler pour ne pas passer à l’acte (sous cette forme ou sous d’autres, comme les TS et les crises de boulimie). Les scarifications figurent alors le débordement, la fissure. Dans l’un ou l’autre cas, il est question d’un trop-plein qui s’apparente à celui que les boulimiques instruisent puis vidangent au cours de leurs crises. D’ailleurs, l’association scarifications-boulimie est fréquente. Certains parlent également de punition auto-infligée pour répondre à un fort sentiment de culpabilité. Mais cette interprétation que les adolescents font de l’attaque de leur enveloppe cutanée est plus souvent évoquée à propos des abrasions et brûlures consciemment perçues comme des meurtrissures. La figuration est, en ce cas, celle de la torture ou de la fustigation. Dans tous les cas, la notion de marquage est présente, vécue comme un besoin de matérialiser et externaliser sur soi les souffrances intimes.
 

Au total, les adolescents qui s'infligent ces passages à l'acte très stéréotypés ont des intentions conscientes qui masquent d'autres motivations peu ou pas conscientes :

  • reprendre la maîtrise sur son mal-être en faisant agir sa main directrice contre son poignet ou avant-bras opposé, sous le contrôle constant du regard ;
  • «exprimer» au sens propre la violence indicible ressentie en soi ;
  • transposer ses blessures intérieures en plaies et coups exposées sur soi (pour s'en défaire et en même temps les révéler) ;
  • traduire en actes combien on se sent mal dans sa peau ;
  • substituer les souvenirs douloureux ou traumatiques par des traces indélébiles ;
  • livrer un corps maltraité, torturé... à la mesure des souffrances psychiques subies ;

  • vouloir cacher ses blessures (en quelque sorte les taire), mais paradoxalement les afficher en espérant secrètement les voir reconnaître et contenir par autrui ;

  • matérialiser sur soi tout à la fois sa volonté et son impuissance à se couper des liens de sang aliénants (dépendance affective).
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