Les adolescents doués

Être doué est complexe. Qui plus est lorsqu'on est adolescent... Les conseils d'Arielle Adda.

On parle beaucoup des enfants doués, depuis quelques années on évoque aussi les particularités des adultes doués, mais il semblerait qu’une période plus floue s’installe entre ces deux moments de l’existence, comme si le passage se faisait tout naturellement sans caractéristiques spécifiques et ne méritait pas qu’on le mentionne particulièrement. Les tests eux-mêmes deviennent plus incertains : à l’âge charnière de 16 ans, le WISC est trop facile, le WAIS un peu trop difficile. Leur image, tout comme leur personnalité, offre des contours flous qu’on doit les aider à dessiner avec plus de précision.

Apparaît avec évidence une des conséquences pernicieuses du terme «précoce». Un adolescent «précoce» ne correspond pas à une réalité bien définie : soit ce terme signifie qu’il possède une grande maturité d’esprit, soit que des caractères sexuels sont apparus en avance, soit qu’il a manifesté très tôt des réactions ordinairement attribuées aux adolescents, telle qu’une forte propension à discuter, contester, voire se révolter. On entend d’ailleurs souvent dire à propos des enfants doués, lorsqu’ils ne sont pas très dociles, qu’ils font une «crise d’adolescence anticipée», en fait on aurait bien tort de considérer leurs réactions comme des marques propres aux adolescents : ils discutent parce que leur caractère les y incite, ils ne veulent pas donner l’impression de céder trop facilement pour des raisons, qui leur sont personnelles, d’image d’eux-mêmes en construction par exemple.

C’est à l’adolescence que surgit l’obstacle qui peut faire dramatiquement trébucher un élève et orienter tout son avenir au point même d’occulter tous les autres traits : s’il a trop compté sur sa facilité et ignoré toute méthode de travail, il risque de se trouver en échec et  de plonger alors dans un océan d’angoisse et d’abattement jusqu’à ce qu’on lui fournisse les moyens de s’en extraire, et c’est souvent sous ce seul aspect dramatique qu’on évoque l’adolescence chez les enfants ayant de grandes «facilités», mais beaucoup savent passer victorieusement ce cap  et peuvent commencer à entrevoir leur avenir de façon plus  lucide et réaliste : ils ne seront pas astronaute, ni pompier de métier, ni paléontologue,  ni même sans doute pilote d’avion (ils ont un défaut de vision, ils ne sont pas assez bons en math, ils découvrent de nouveaux centres d’intérêt),et depuis longtemps déjà les petites filles savent qu’il n’est pas si facile d’être « Princesse » et que maitresse d’école comporte bien des inconvénients quand elles constatent à quel point certains enfants peuvent se montrer insupportables en classe. Chez tous, la médecine est grande gagnante, surtout pour s’occuper d’enfants qui leur ressemblent.

 Ils ont abordé des domaines d’études  encore ignorés d’eux jusque-là et des multiples routes, attrayantes et prometteuses, s’ouvrent devant eux. Parfois, ils en éprouveraient même une sorte de vertige tant il y a de mondes divers et  complexes à explorer.

Leur bonheur est à son comble, s’ils ont l’opportunité de pouvoir parler à quelqu’un exerçant le métier de leur rêve : ils peuvent se projeter dans l’avenir d’une façon plus concrète qui les enchante.

L’adolescence représente le moment le plus fantastique de l’existence : le savoir s’est enrichi, il constitue une mine inépuisable pour alimenter les rêves et les fantasmagories d’une imagination généralement foisonnante chez les personnes douées et, plus encore, chez les adolescents doués.

Ainsi, les exercices pratiqués depuis quelques années par l’élève doué  confèrent une élégance  raffinée à son style, il écrit à merveille, on détecte un futur écrivain, mais l’avenir est trop incertain pour envisager cette seule carrière. Ce don, mis en sourdine au début de la vie professionnelle, pourra s’exprimer plus tard,  lorsqu’il parviendra à en trouver le loisir. Des personnalités connues, s’offrent parfois le plaisir d’écrire, elles-mêmes, en personne,  sur des sujets bien éloignés de leurs activités professionnelles.

L’expression artistique est à son summum : pas encore entravée par des règles ou des contraintes, l’adolescent voit dans tout exercice d’un art le  reflet de ses pensées les plus intimes qu’il ne dévoilerait pour rien au monde de façon plus explicite. A peine effleurent-ils leurs sentiments profonds dans de délicats poèmes.

Ce qu’on lui fait  découvrir en mathématiques lui ouvre des perspectives infinies qui l’éblouissent.

L’adolescent au seuil de sa vie, poussé par son enthousiasme impétueux ne doute pas de sa capacité à faire des découvertes scientifiques ou autres, tant la force créatrice qu’il sent en lui est bouillonnante.

Il n’a pas encore atteint cet « âge de raison » qui oblige à opérer des choix, et donc à renoncer à quantité de domaines où on aurait tant aimé approfondir ses connaissances et progresser dans son habileté à s’y mouvoir. Il sait qu’il devra se décider pour un domaine précis d’études, mais il se sent l’énergie d’en aborder plusieurs, il se sent toutes les énergies, sa vitalité est décuplée par son attirance pour toutes les connaissances qui lui étaient encore inaccessibles il y a peu.

Il est à l’âge où tout est possible et il en a la ferme conviction.

On connaît pourtant des adolescents blasés, qui n’aiment rien et envisagent l’avenir sous un aspect  morne et noyé de grisaille, leur bel élan a été stoppé, parfois par des difficultés scolaires qu’ils ont cru, et leur entourage avec eux, impossibles à dépasser, ou bien par une solitude douloureuse qu’ils imaginent perpétuelle : ils font taire alors les échos réveillés en eux par l’évocation des routes attirantes qu’ils pourraient emprunter s’ils en trouvaient l’envie. Il faut les soutenir dans ce passage périlleux : l’adolescent doué est trop riche de possibilités pour qu’on laisse s’installer ce gâchis.

Plus qu’à tout autre moment, c’est à cet âge que la générosité, le sens de la justice, la défense de nobles causes sont à leur apogée : le désenchantement teinté de cynisme et qu’on appelle « sens des réalités » n’a pas encore étouffé ces belles vertus.

Les adolescents ont encore l’esprit de « merveilleux » qu’ils aimaient tant dans les contes ayant enchanté leur enfance, ils en ont conservé une grâce particulière, peut-être aussi fugitive que la coloration éblouissante d’une aile de papillon, mais la trace peut en rester cachée et secrète, jusqu’à la découverte d’un domaine où ils pourront donner toute leur mesure et rendre possible ce qui n’était, jusque-là, qu’un rêve.

C’est alors qu’ils pourront avancer hardiment sur les chemins de la connaissance et en conquérir de nouveaux, en usant avec prodigalité de leurs dons.