Les «sans amis» et le harcèlement à l’école

Les enfants victimes de harcèlement sont désignés par les autres comme des «sans amis». Cela arrive à tout âge, mais avec une fréquence et une violence singulières au collège. Le point avec Stéphane Clerget.

Ce problème de harcèlement à l'école est enfin pris en considération par l’Éducation nationale et des formations vont être proposées au personnel qui jusqu’alors ne prenait pas toujours la mesure du problème et ne réagissait pas de manière adéquate.

Une étude menée en 2010 auprès de 12326écoliers français, pour le compte de l’Unicef, a montré que près de 12% d’entre eux étaient régulièrement victimes de harcèlement physique ou verbal. Un peu plus de 16% des enfants disent ainsi être affublés d’un surnom méchant, 25% ont été injuriés et 14% ont fait l’objet de rejet. Pour les violences physiques, 17% ont déjà été frappés souvent ou très souvent.

Dans les faits, c’est au collège que le phénomène de bouc émissaire prend le plus d’ampleur et cause le plus de drame. Au début de l’adolescence, les enfants maîtrisent mal leurs pulsions agressives et ont volontiers tendance à projeter leur malaise sur autrui. Le mécanisme du bouc émissaire est un facteur de cohésion du groupe qu’est la classe selon le principe du «tous contre un». Un enfant fragilisé parce qu’il est nouveau, souffrant psychologiquement (déprimé, anxieux) ou affectivement (problèmes familiaux) sera importuné comme d’autres par les plus agressifs. Tandis que certains répondront ou trouveront du soutien auprès d’autres enfants, le futur bouc émissaire, en revanche, ne se défendra pas, ou bien maladroitement. C’est alors que le harcèlement s’installera peu à peu. Les autres enfants du groupe, sans être forcément agressifs, se feront complices, trop ravis de ne pas être victimes et en se gardant de le défendre afin de ne pas être traités comme lui. Le souffre-douleur habituel ne se plaint pas, trop honteux à cet âge de passer pour une victime ou en raison de sa fragilité (manque d’estime de soi, sentiment d’indignité). L’absence de plainte s’explique aussi parce qu’il n’est habituellement pas entendu par des parents peu attentifs ou des surveillants auxquels il n’apparaît pas sympathique car trop gros, trop moche, trop râleur, ou trop «victime». Quand les parents ou le psychologue consulté devant les troubles finissent par découvrir la maltraitance et qu’ils en réfèrent à l’école, il leur est trop souvent répliqué que si cet enfant est victime de harcèlement, ce n’est sans doute pas par hasard, mais peut-être parce qu’il le cherche en partie; ce qui sous-entend que la victime est partiellement responsable de son sort.

Malheureusement, il arrive qu’à leur insu, les membres du personnel d’encadrement manquent de lucidité car ils sont victimes de processus d’identification inconscients aux harceleurs, qu’ils aient été eux-mêmes harcelés enfants (et veulent l’oublier en s’identifiant à l’agresseur) ou qu’ils aient été des témoins complices de harcèlement quand ils étaient enfants. En outre, un enfant longtemps victime va générer des comportements favorisant la victimisation, adhérant à l’étiquette qui lui est collée ou souffrant de mésestime au point de provoquer des conduites masochistes.

Il faudra y penser si votre ado devient triste, que ses performances scolaires déclinent, qu’il est peu motivé pour aller en cours et qu’il ne parle jamais d’amis de sa classe ni n’en invite à la maison. N’hésitez pas alors à envisager cette hypothèse et à en parler avec lui en insistant, car il est difficile à cet âge de reconnaître la situation de harcèlement.

Il est bien sûr question d’apprendre à votre enfant à s’affirmer et à se défendre verbalement pour répondre aux attaques verbales, ou à se plaindre systématiquement auprès des adultes. Mais par définition, un bouc émissaire aura du mal à s’affirmer dans une classe, isolé contre tous. Seule une intervention officielle et formalisée du chef d’établissement auprès de l’ensemble de la classe, et pas seulement des deux ou trois persécuteurs principaux, pourra arrêter le processus. Ce dernier devra faire preuve de fermeté en renvoyant chaque élève à la lâcheté de son comportement, et de pédagogie pour expliquer à tous les mécanismes de bouc émissaire comme les lois qui imposent le respect d’autrui. Si la demande de protection de l’enfant n’est pas entendue par l’équipe pédagogique et éducative du collège, les parents devront s’adresser à l’inspection académique. Si l’enfant est en danger, ils iront jusqu’à prendre avis auprès de la brigade des mineurs.

Crédit photo : Bartlomiej Zyczynski - Fotolia.com

En savoir plus dans le livre "Réussir à l'école : une question d'amour ?" aux éditions Larousse.