Prévenir le harcèlement scolaire par l'éducation, dès le plus jeune âge

Catherine Verdier, auteure du livre "#J'aime les autres", aux éditions du Rocher, propose une nouvelle approche pour enseigner aux enfants les bases des bonnes relations à l'école. Rencontre.

Prévenir le harcèlement scolaire par l'éducation, dès le plus jeune âge
© Antonio Guillem-123rf

Lutter contre le harcèlement scolaire n'est pas une mince affaire, d'autant que 700 600 élèves subissent chaque année une situation de harcèlement entre le CE2 et le lycée, soit près d'un enfant sur dix. Longtemps tabou, ce n'est qu'en 2015 que le gouvernement a mis en place une journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire ainsi qu'un numéro vert, le 30 20 et des "référents harcèlement". Ces actions de sensibilisation permettent sans doute de libérer la parole et d'aborder davantage ce problème de société. Mais cela est-il suffisant ? Pour aller plus loin et prévenir efficacement le harcèlement scolaire, Catherine Verdier, psychologue, auteure du livre "#J'aime les autres", aux éditions du Rocher, et vice-présidente de l'association Marion la Main Tendue, propose une solution : la méthode des 3 "E". Cette nouvelle approche consiste à enseigner, au quotidien et dès le plus jeune âge, le vocabulaire des Émotions, tout au long de la croissance de l'enfant. Il s'agit aussi de renforcer l'Estime de soi, et de développer l'Empathie. Selon certaines études scientifiques (programme KiVa en Finlande), "l'implémentation d'une telle politique diminue de 75 % les risques de harcèlement scolaire tout en favorisant un meilleur climat social entre les enfants, et donc de meilleures capacités d'apprentissage", précise l'auteure dans son livre.

L'apprentissage des émotions. "Si l'on ne comprend pas ses propres émotions, on ne peut reconnaître celle des autres, et donc les besoins associés à ces émotions". C'est la raison pour laquelle cet apprentissage doit se faire le plus tôt possible en incitant les tout-petits à mettre des mots sur ce qu'ils ressentent. Ainsi, lorsqu'un camarade de classe se met à pleurer, un enfant doit pouvoir comprendre qu'il doit arrêter de l'embêter, lui venir en aide en allant chercher un adulte, ou tout simplement le consoler. La victime peut alors plus facilement parler de ses émotions à un adulte. 

Les émotions © Editions Milan

Comment apprendre à son enfant à mettre des mots sur ses émotions et à reconnaître ces sentiments de peur, de joie, de colère, de tristesse et de jalousie ? A travers ce livre, dès 3 ans, les petits sont amenés à se questionner sur les émotions que peut ressentir Léa, lorsqu'elle se rend à l'école pour la première fois. Les émotions de la collection "Mes p'tits pourquoi", aux éditions Milan, est élaboré avec les conseils de la pédiatre Anne Mahé. 

Renforcer l'estime de soi. "Les victimes, autant que les harceleurs, ont une estime d'eux-même très diminuée", précise Catherine Verdier. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle "ils ont souvent besoin de rabaisser leur camarade pour se sentir supérieurs et forts". Pour la psychologue, renforcer l'estime de soi passe par une éducation bienveillante basée sur le respect et le dialogue. Néanmoins, les enfants ont aussi besoin de cadre, notamment ceux qui sont sujets à des pulsions violentes. Mais il faut un juste milieu. "Le "trop" d'estime de soi ou le "pas assez" entraînent les mêmes conséquences : le sentiment de n'avoir aucune valeur, de n'être pas aimé, le dénigrement de soi, l'impression de ne pas avoir sa place dans la famille ou à l'école, se détester au point de s'automutiler...", explique l'auteure dans son livre #J'aime les autres.

Catherine Verdier est auteure du livre #J'aime les autres, psychologue et vice-présidente de l'association Marion La Main Tendue. © Editions du Rocher

Transmettre l'empathie. Dans un cas de harcèlement scolaire, il est essentiel que les enfants soient capables de faire preuve de compassion, pour comprendre que la situation est anormale. Il y aura ainsi plus de chances qu'ils osent en parler plutôt que de rester spectateurs et témoins. En effet, on compte logiquement autant de harceleurs que de victimes (si ce n'est plus) et entre 3 à 4 témoins par situation de harcèlement, rappelle Catherine Verdier. Aussi, "l'empathie existe dès le plus jeune âge. Des expériences ont été menées sur des nouveau-nés dès un an qui arrêtaient de jouer lorsqu'ils voyaient leurs parents faire tomber un stylo", raconte la psychologue. Mais cette empathie disparaît à un moment donné, "il suffit de demander à des ados de se mettre à la place de quelqu'un d'autre, poursuit-elle. L'empathie est donc un état d'esprit qui ne s'apprend pas, il se transmet. Dès l'enfance, les parents peuvent montrer le bon exemple, notamment lorsqu'ils laissent leur place dans le bus à une personne âgée, qu'ils l'aident à porter ses courses... En revanche, inutile de punir un enfant pour "le pousser à se surpasser", pour "lui faire comprendre les règles" ou l'aider à devenir le meilleur. "Une éducation punitive ou un enseignement sévère provoquent l'effet inverse : l'enfant devient insensible et sans empathie conduisant à des comportements anti-sociaux", prévient la spécialiste. 

La méthode des 3E face au cyber-harcèlement. Comment parvenir à se mettre à la place de l'autre, à percevoir sa souffrance, lorsque l'on est derrière son écran ? Dans ce cas de figure, un clic, un partage suffisent pour devenir harceleur. Néanmoins, "le cyber-harcèlement est un prolongement de ce qui se passe dans la cour de récréation, soit l'inverse : tout démarre d'une insulte ou d'une photo publiée sur le net, et l'enfant se fait harceler à la récré, précise Catherine Verdier. On voit donc les conséquences lorsque les écoliers se retrouvent face à face. On se rend bien compte de l'état de la victime, qui s'isole, baisse la tête et rase les murs...". A chacun donc d'être attentif à ce qui se passe autour de soi, et tous les adultes qui entourent les enfants (parents, enseignants, médecins, etc.) ont un rôle à jouer.

Des ateliers pour redonner confiance aux enfants

Catherine Verdier, également fondatrice de PsyFamille, anime depuis plusieurs années des ateliers de confiance en soi, formés par groupes d'âge, dès 6 ans. Huit séances comprenant des exercices ludiques, des jeux ainsi que de mises en situation, permettent aux enfants de s'affirmer peu à peu, de reconnaître leurs qualités et leurs points forts, d'accepter leur image de soi et d'exprimer leurs émotions. Enfin, "l'affirmation de soi, c'est également réussir à dire "non". "Ces ateliers de confiance en soi offrent la possibilité d'explorer différents types de réactions possibles face à des situations dérangeantes, comme le fait d'exprimer un désaccord ou de signaler une situation injuste, etc". 

Les ateliers "Stop bullying and Go on", mis en place par l'association Marion La Main Tendue, permettent de prévenir et lutter contre le harcèlement scolaire. Cet atelier thérapeutique est proposé en prévention avant l'entrée au collège, ou pour les victimes de harcèlement scolaire. Dans un premier temps, les enfants participent à un atelier collectif sur une journée, destiné à développer leur estime de soi et bien réagir selon les situations, afin d'être capable de se protéger. Puis, dans un second temps, les parents sont invités à échanger entre eux afin d'obtenir des conseils qui leur permettront d'aider leur enfant à surmonter une situation de violence scolaire. 

Quelques chiffres sur le harcèlement scolaire : 

- 700 600 élèves subissent une situation de harcèlement scolaire chaque année en France. 

- Le harcèlement scolaire a surtout lieu en fin de primaire (12 %) et au collège (10 %), contre 3,4 % au lycée.

- 22 % des victimes n'en parlent à personne.

- Le cyber-harcèlement concernerait 6% des collégiens. Entre 3 et 4 adolescents se suicideraient chaque année à cause de ces insultes en ligne. En outre, 61% des élèves harcelés disent avoir des pensées suicidaires.

- On compte logiquement autant de harceleurs que de victimes (si ce n'est plus), mais également trois à quatre témoins par situation de harcèlement. 

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