"Dénoncer, c'est sauver une vie" : Laurence Rossignol s'attaque à la maltraitance infantile

[INTERVIEW] La France avance en matière de protection de l'enfance. La ministre des Familles, de l'Enfance et des Droits des Femmes revient sur le premier plan de lutte contre les violences faites aux enfants, lancé ce 1er mars.

"Dénoncer, c'est sauver une vie" : Laurence Rossignol s'attaque à la maltraitance infantile
© TRISTAN REYNAUDSIPA

Après le 5ème plan de lutte contre les violences faites aux femmes, présenté en novembre dernier, Laurence Rossignol, ministre des Familles, de l'Enfance et des Droits des Femmes, s’attaque à la maltraitance infantile, en dévoilant le tout premier plan de mobilisation et de lutte contre les violences faites aux enfants. "Je l’ai appelé premier plan pour l’inscrire dans la durée, mais il faut qu’il y en ait d’autres. Pour faire baisser les violences interpersonnelles et familiales, il faut changer les comportements, ce qui nécessite à la fois une mobilisation de tous les acteurs de la société, et des actions pérennes", a déclaré la ministre dans une interview accordée au Journal des Femmes. 

Qu’attendez-vous de ce plan de lutte contre la maltraitance infantile ?

Laurence Rossignol : Je souhaite interpeller tous les citoyens sur la banalité et la dangerosité des violences faites aux enfants, en les incitant à témoigner en cas de doute ou d’inquiétude sur le comportement d’adultes à l’égard d’enfants, et à signaler toute situation au numéro vert, le 119. Dénoncer, c’est sauver une vie. Les voisins sont toujours très émus lorsque le drame survient, ils font des marches blanches… et quand on les interroge, ils sont nombreux à dire qu’ils avaient remarqué quelques signaux, mais qu’ils pensaient ne pas être légitimes à intervenir. Le premier but de ce plan est donc de sortir du déni, et de leur faire prendre conscience qu’en cas de doute, de brutalité ou de violence, il faut le signaler pour éviter les drames et sortir l’enfant de son enfer quotidien.

Comment mieux repérer les cas de maltraitance et éviter les drames ? 

Le plan de lutte contre les violences faites aux enfants, met l'accent sur le recensement, car pour avancer, il est essentiel de se doter d'outils statistiques clairs. A l'école par exemple, il est indispensable de former tous les professionnels en contact avec des enfants (personnels de crèches, assistantes maternelles, enseignants, infirmières scolaires...), susceptibles de repérer et de signaler, en cas de doute, un enfant victime de maltraitance physique, sexuelle ou psychologique. 

En outre, le drame commence bien avant le décès, dès lors qu'un enfant vit au quotidien dans un climat de violences physiques, sexuelles ou psychologiques. Le meilleur moyen d'éviter le drame, c'est de faire connaître aux enfants leurs droits (les adultes n'ont pas le droit de te frapper, ni de porter atteinte à ton intimité...), de manière à ce qu'ils puissent prendre conscience du pouvoir que les adultes exercent sur eux et que la situation n'est pas normale. Car pour les enfants, celui qui dicte la loi, c'est le parent. L'école en particulier a son rôle à jouer pour faire contrepoids.

Pourquoi avoir mis l'accent sur le syndrome du bébé secoué ?

Il y a une part d'ignorance dans le syndrome du bébé secoué, qui concerne entre 120 et 250 enfants par an, avec des séquelles irréversibles et des lésions cérébrales graves. Il faut donc aborder ces sujets dont on ne parle pas suffisamment. Ce plan prévoit par ailleurs une généralisation des investigations post-mortem, conformément aux recommandations de la Haute Autorité de Santé, datant de 2007, qui indique qu'en cas de décès inexpliqués d'enfants de moins de deux ans, il faut procéder à des examens approfondis. Pourtant, les enquêtes ne sont pas systématiquement mises en place à ce jour pour déterminer la cause du décès, et s'il y a eu ou non des traces de violences. Nous allons donc mieux faire connaître les recommandations de la HAS et nous incitons les médecins à procéder à ces investigations post-mortem.

Les professionnels de santé seront également sensibilisés à travers une campagne d'information pour que ces derniers en parlent à leur tour aux jeunes parents, dès la maternité. Je pense qu'aucun nouveau-né n'échappe au contact médical après la naissance et c'est pourquoi nous travaillons aussi avec les sages-femmes. Enfin, des conseils sur la conduite à tenir en cas de pleurs de bébé seront introduits dans le carnet de santé cette année.

La fessée a longuement fait débat après avoir été interdite puis autorisée. Qu'en est-il aujourd'hui ?

Il est essentiel que l'amendement voté pour définir l'exercice de l'autorité parentale sans violence et censuré par le conseil constitutionnel pour raison de procédure, soit à nouveau discuté au Parlement. Je compte d'ailleurs déposer, en tant que sénatrice dans quelques mois, une nouvelle proposition de loi. Et il faut rappeler que le code pénal interdit de frapper les enfants, y compris les siens ! Les châtiments corporels ne sont en aucun cas une méthode éducative. Ce plan de lutte contre les maltraitances vise à promouvoir une éducation sans violence pour fixer des limites auprès des parents.

Pourquoi les médecins ne signalent pas suffisamment les cas de maltraitance ?

Lorsque l'on sait que 5 % seulement des signalements émanent de médecins, il est essentiel de libérer aussi la parole des professionnels de santé. Ainsi, entre le mois de mars et le 31 décembre 2017, la nomination des médecins référents dans chaque hôpital sera effectuée sur la base du volontariat. Dans un service hospitalier ou aux urgences par exemple, en cas de doute, les spécialistes doivent pouvoir s'adresser à un autre médecin formé, qui sait recueillir la parole de l'enfant, afin de lui demander son avis. Je pense qu'aujourd'hui, les médecins ont en effet peur de se tromper et qu'ils évaluent mal le risque. Et je pense que le risque de ne pas signaler un cas de maltraitance est plus élevé que celui de signaler...

Quelles mesures préconisez-vous pour protéger les jeunes de l'accès à la pornographie ?

Sur la question de l'accès à la pornographie par les plus jeunes, souvent dès l'âge de 11 ans, nous allons organiser une table ronde fin mars, qui abordera les problèmes juridiques et technologiques. Il faudrait intégrer le contrôle parental, qui n'est pas assez utilisé, en l'installant systématiquement et par défaut, puis le retirer si on le souhaite, plutôt que d'avoir à l'installer. La difficulté est d'empêcher l'accès à certaines images sans pour autant priver toute la famille, mais il suffit de trouver la bonne technologie pour limiter l'accès à ces sites. Par ailleurs, je suis favorable à la mise en place des cours d'éducation sexuelle à l'école le plus tôt possible, de manière adaptée à l'âge de l'enfant : d'une part pour déceler et libérer la parole de ceux qui sont eux-mêmes victimes d'agressions sexuelles, mais aussi pour contre-balancer les sites à caractère pornographiques qui faussent l'image de la sexualité chez les futurs adultes afin d'éduquer à l'intimité, au respect du corps et au consentement.

Le délai de prescription des crimes sexuels commis sur les mineurs va-t-il être allongé ?

Il s'agit d'un sujet récurrent. J'ai donc chargé deux personnes, Flavie Flament et l'ancien magistrat Jacques Calmettes, de conduire une mission de consensus afin de faire avancer les positions assez radicales et qui divisent, pour amener chacun à discuter ensemble. Les conclusions seront remises début avril avec des préconisations sur le délai de prescription, ainsi que sur l'accompagnement des victimes de viols lorsque le délai de prescription est dépassé.

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